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l'oncle

Pas besoin de fouiller. Le temps me le ramène  facile, gros billot de forêt qui ne saurait jamais toucher le fond d’aucune rivière. L’insubmersible oncle.

Il était haut, et puis fort. D’une force qui me gardait entre crainte et magie de foire.

Il avait soulevé devant moi une voiture embourbée, petite automobile certes mais qui faisait tout de même son pesant d’altères.  Il riait tonnerre, il s’emportait tempête, il avait des silences plus pesants encore. L’ai-je déjà dit ?

L’oncle avait engrangé beaucoup de foin, de rencontres, d’anecdotes. Il connaissait toutes les ficelles de la vie.  Les histoires, les rancœurs, les amusements légers, les tragédies alentour. Il savait la lune et les herbes. Il savait les racines de tous les membres de sa famille et chanter la messe en latin sans en comprendre le moindre mot. Il tenait ça de sa mère,  archaïque modèle de maîtresse femme abattant de la tâche dans de vastes tabliers. Ma grand-mère avait pourtant  le visage de mon père, ce qui me la rendait tellement humaine. L’oncle avait celui de l’inconnu mélange.

La famille avait eu  son propre facteur. C’était ainsi autrefois. Le nôtre s’appelait Petit- Demierre. C’était un métier à l’ancienne, un travail qu’on n’imagine plus, commis de nouvelles, internet version pédestre. Attaché à la famille, la grande famille élargie, il passait chez chacun, demeurait un peu allouant ses bras pour quelque petite tâche et le soir on l’installait dans un coin de la chambre où il donnait les nouvelles !

« Le Paul à la Marie s’est acheté une petite faneuse. Jeanne à Louis des Rontes a perdu l’enfant qu’elle attendait – elle en a déjà 12 ça lui fait de l’air. Et puis vous avez le bonjour de Toine, qui viendra par ici pour la foire d’automne. »

Petit- Demierre allait chez chacun, se nourrissant de leur pain, les nourrissant de la vie de leurs autres  éloignés dont  ils  ne savaient jamais assez.

L’oncle faisait pour moi la même chose sans doute, oubliant que j’avais la TV et la radio même.

Il avait sa manière de dire. Il ponctuait tout de demandes d’approbation, comme si chacun de ces  « tié » (tu me suis ?) permettait à la suite du récit de se faire. On passait ainsi de porte en porte dans l’histoire, sachant à la fois ce qui était arrivé et ce qu’il en avait pensé et en avait compris. Je naviguais entre suspense et soubresauts de commentaires bien appuyés. Jamais l’oncle n’avait considéré d’ailleurs qu’il racontait quoi que ce soit. Il manifestait sa pensée, simplement, comme un apôtre, en parabole. Il émettait ainsi son art de vivre, son art de croire, credo parsemé d’une morale, empreinte, il faut ça lui laisser, de bon sens et de droiture. Il me transmettait.

Comme il n’avait  jamais voyagé, l’autre lointain lui faisait peur. Il mesurait la vie à son aune et une pesée d’Afrique ou d’Asie  n’était pas de ces choses convertibles. Il adoucissait son racisme de  « lui c’est pas pareil je le connais, c’est un brave homme, mais les autres, ces  noirs, arabes ou voleurs de poules,  en quoi miser sa confiance?  Tié !?

C’était le genre d’homme à donner tout bon ou tout mauvais. Pas de nuancier dans sa panoplie paysanne ;  il travaillait à la hache, te coupait des tranches d’amour comme des buches et des parts de haine pareilles.

J’avais le choix de manger ou pas.

–       Tu vois… l’oncle  Léonard, le frère à Jules et Robert, le fils à la Julie de la Joux, il est mort d’une sacrée façon…Faut croire qu’il l’avait bien mérité, le bougre ! C’était un brave celui-là, des peu tels qu’on n’en connait pas beaucoup… ! C’était un sensitif. Il avait l’épiderme ! C’est pas donné à tout le monde d’avoir l’épiderme… Tié ?!

Comment il a su,  ça reste quand même un mystère… Toujours est-il qu’il a senti que c’était l’heure… Il a rien dit d’autre à la tante  que « je veux tout le monde à la table ce soir. » C’était un ordre que Léonie savait n’avoir pas à discuter. Les enfants, elle en avait assez pour remplir les deux bords de la table tout du long ! Elle a fait des pommes de terre et du gras ; Leonard, il aimait le blanc du lard, comme le père tiens !

Ils se sont mis tous à table. Il a rien dit de spécial, juste une prière, plus longue, plus mystérieuse, remettant ses gars à la Patronne  et la Vie. Ils y ont vu que du feu !

L’oncle rit. Quelle sacrée farce ! C’est comme si c’était lui qui la faisait en me la disant. Il s’appropriait avec une telle facilité le meilleur de toutes les histoires. Il me voit,  visage intrigué et la bouche un peu ouverte…

Puis il est monté à l’étage. Il a mis ses beaux habits, ceux de la messe, ceux du dimanche… Maintenant ça se fait plus !  On est tous les jours avec les mêmes costumes, comme si on n’en avait rien à fiche d’être dans le jour du bon Dieu…Tié ! Il a mis ses habits, il s’est peigné et s’est couché sur le couvre-lit. Avec ses godasses, bien propres.

Tu veux me croire !! Ben, le lendemain il était mort, tout prêt pour le cercueil !

L’oncle s’est levé. Il fixe la table. Il y a un instant, là entre nous deux, …cette hypnose d’une mort idéale, effrayante et pourtant si tranquille.

Il se lève. Il s’appuie sur sa table.

–       Ben, si tu crois qu’on peut encore mourir comme ça dans ce monde de cons !

Texte : Anna Jouy