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Maison ensoleillée

«Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais je le temps de les exploiter? J’étais la seule personne capable de le faire. Pour deux raisons: avec ma mort eût disparu non seulement le seul ouvrier mineur, mais encore le gisement lui-même»

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu – Le Temps Retrouvé

Il a pris de l’âge, il a vécu une longue vie  et n’en a pas assez encore. Il se pense encore immortel. Pourtant, quand il se souvient d’un ou deux de ses amis qui vivaient une vie de Méthusalem, il se rend compte qu’il est en train d’atteindre de leur âge.

Il est béni par une  mémoire superbe, c’est aussi facile pour lui de s’imaginer à l’âge de dix ans  à côté de son aimé grand-père, en faisant la pêche, que de se rappeler les détails d’un accident d’ il y a peu.

La mémoire est peut-être le plus grand mystère humain de tous. Les cathares, comme nous a raconté Serge Bonnery, pensaient que nous sommes faits de la mauvaise matière mais que nous avons tous dans notre for intérieur un petit brin de Dieu. La mémoire en fait-elle partie ?

La mémoire de toute une vie. Un poids ou une montgolfière ?

Ça peut faire du mal car il y a de douloureux souvenirs qui ne perdent jamais leur force. Ça peut faire du bien par ouvrir des perspectives nouvelles que l’on n’aurait jamais reconnues sans avoir vécu ces mêmes souffrances. « Luck hits those who are prepared», la chance frappe celui qui s’est préparé.

Ce riche bassin minier se trouve dans le subconscient. Pendant la nuit, il y a souvent des tremblements de terre qui ouvrent silencieusement le gisement et un affleurement apparaît dans un rêve, ou une forte angoisse nous réveille.

Parfois cet affleurement se produit par chance pendant la journée, par une rencontre, une reconnaissance soudaine de soi ou de l’autre, ce qui aurait été impossible sans avoir souffert. Celui qui n’a pas peur de sa mémoire et de son subconscient, peut avoir des aperçus inattendus du ciel jusqu’à sa mort, pense-t-il. C’est ce qu’il ressent, il n’a pas de peur.

Il y a des gens qui enferment leur mémoire hermétiquement. Les traumatisés de guerre,  les victimes de viol qui ont dû déconnecter leur cerveau d’une douleur trop puissante. Ou ceux qui insistent d’avoir commencé une nouvelle vie, refusant de se souvenir leur passé ou d’en prendre responsabilité.

Il les plaint, car une nouvelle vie sans un passé est incomplète et artificielle. Cela prend beaucoup de temps pour que de tels victimes guérissent et il est impératif qu’elles reçoivent de l’aide pour avoir le courage de se confronter à leur passé. Car la mémoire est essentielle pour que fonctionne le sentiment, donc l’expérience affective et émotionnelle,  et même l’intelligence.

Ce matin-ci, en se réveillant,  il rêvait d’une très belle maison ensoleillée. Béni par sa bonne mémoire, il se souvient,  avec un sourire,  d’un de ses textes d’antan, plutôt tristes  :

« Il vient de se réveiller. Encore une fois, il avait réussi à endurer la nuit. Il lui faudrait quelques heures pour se remettre en état.

Il s’était couché tôt, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

Toujours tranquille, lui, les soirs. Il se couche et s’endort aussitôt. Il prend la mer d’une bonne rade.

« Puis il se fit un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l’ancre pour la traversée de la nuit » écrivit André Gide, en Isabelle. Livre chéri.

Mais la maison dans laquelle il vit les jours s’échoue pendant la nuit sur un rivage désert et là, il se réveille parmi les épaves. Pour s’en faire une nouvelle maison pour la journée.

Toutes les nuits, tous les jours.

Où se trouvent ses rivages ? De quel continent sont-ils la côte ? D’Hades? Ou de l’île des morts ? Pourquoi Charon n’était pas venu ? Ou un pilote fiable, qui le conduise doucement vers un bon port, hors de danger ?

Mais ce continent, a-t-il vraiment de tels ports ?

Il somnolait. »

« Luck hits those who are prepared», une belle maison ensoleillée , ce matin-ci.

Texte : Jan Doets (l’ancien texte :  Après avoir lévé l’ancre )