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APTOPIX Superstorm Sandy

Il vient de se réveiller. Encore une fois, il avait réussi à endurer la nuit. Il lui faudrait quelques heures pour se remettre en état.

Il s’était couché tôt, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

Toujours tranquille, lui, les soirs. Il se couche et s’endort aussitôt. Il prend la mer d’une bonne rade.

« Puis il se fit un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison leva l’ancre pour la traversée de la nuit » écrivit André Gide, en Isabelle. Livre chéri.

Mais la maison dans laquelle il vit les jours s’échoue pendant la nuit sur un rivage désert et là, il se réveille parmi les épaves. Pour s’en faire une nouvelle maison pour la journée.

Toutes les nuits, tous les jours.

Où se trouvent ses rivages ? De quel continent sont-ils la côte ? D’Hades? Ou de l’île des morts ? Pourquoi Charon n’était pas venu ? Ou un pilote fiable, qui le conduise doucement vers un bon port, hors de danger ?

Mais ce continent, a-t-il vraiment de tels ports ?

Il somnolait.

Ils s’assirent autour d’une table longue, avec leurs blocs-notes, et attendaient le colonel qui les renseignerait. Au Pentagon, 1990.

Le colonel entra, referma soigneusement la porte derrière lui et il dit, en s’asseyant dans la seule chaise vide, à la tête de la table :

Has this room been swept ?” (“on a balayé cette salle ?”)

Cette expression n’avait rien à faire avec de la poussière ou des acariens, mais tout avec des dispositifs d’écoute. De quelque part autour de la table vint un bruit féminin, approbatif.

Now listen carefully”, dit le colonel, “I’ll say this only once.”

(écoutez attentivement,  je ne vais le dire qu’une seule fois).

“D’abord, il faut que vous signiez un document de  confidentialité.”

Ils l’avaient déjà reçu, lu et signé, donc il ne fallait que le ramasser. Une belle lieutenante uniformée, l’air d’être très féministe, s’en occupa et disparut après avoir demandé au colonel: “C’est tout, mon colonel ?” “Allez”. “Je vais”. Le rituel militaire de partout.

Il bâilla.

C’était la fin d’une tournée de huit jours dans un avion Learjet. Paris, London, Dallas, San Francisco, Detroit, où ils avaient interrogé des firmes mondiales parmi les plus renommées dans le domaine  informatique sur la question de sécurité de l’information. Ils savaient que l’internet était sur le point de venir. Maintenant, la dernière étape, le Pentagon  à Washington. Pour une discussion finale.

Le colonel regarda à droite et à gauche, en examinant leurs visages. Puis, il se pencha en avant et dit:

“Le plus grand secret, messieurs, c’est qu’il n’y a pas de secrets. Quand même, personne ne le croit, donc il faut garder cette information secrète. Coûte que coûte.”

Il se réveilla à nouveau. Il sourit.

C’était plus de vingt ans avant Wikileaks.  “Ce sacré colonel”, il pensa. Il se leva de manière d’un vieux de cent vingt ans, ce qui, depuis quelque temps, était dans ses habitudes.

Texte: Jan Doets