Nous publions aujourd’hui la première partie d’un recueil de Anna Jouy, « Hypnoses d’horloge ». Où l’on retrouve la poésie singulière d’une écrivaine à fleur de peau, dont l’écriture s’est depuis longtemps affranchie de tous les codes, pour osciller entre abstraction, symbolisme, et surréalisme. A la manière d’un Lautréamont, mais sans les vertiges. L’écriture d’Anna Jouy peut être d’une grande douceur, puis violemment cru. Etre d’une parfaite limpidité puis s’enfoncer dans les méandres d’un chant intérieur presque indicible. Charnelle et se perdre complètement dans une pensée désincarnée. C’est qu’il est question ici de l’essence d’une vie, d’une expérience individuelle que la poète transcende et jette à la face de l’universel. Du lien qui unit intimement, et mystérieusement, le corps et l’esprit. Ce que l’un impose à l’autre comme souffrances, douleurs, et incompréhensions. Mais qui se transforme également en pure beauté. En miracle d’écriture, ce qui au fond demeure en dépit de tout. Les mots résonnent alors d’une puissance effrayante et fascinante. Un véritable pouvoir, le seul peut-être que l’on maîtrise véritablement.

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Hypnoses d’horloge

Bloc 6

1

Nouvelles du front. Une ceinture de cercueils et des enfants serrés, leurs pas laissent des traces sur les pierres, lunes stériles. Comme les femmes tombent, des femmes par milliers, par troupeaux tristes, dans un monde de lames, de férules aiguisées au fusil où tarissent leurs sangs. Le sang neuf de vie sous les voiles, ma main entre leurs poings, leur silence sacrement et la lutte captive. La peur est un faucon cagoulé qui tape dans le sein. L’urgence les pousse au plongeoir de l’envol. Ne sens-tu combien l’air leur est compté et qu’il importe de finir cette chasse, qu’il n’y a rien d’autre à bouffer sur le désert que ce cœur de feu qui fuit dans tous les sables ? Ne sens-tu pas que le soleil les enfonce avec lui sous la terre, qu’il leur faudra tenir le ventre vide agripper la liberté à des arbres morts et que ce sera dans longtemps. Le temps de tout reprendre ?

2

Aube et l’orage. L’horizon, cette tragédie en stuc collée dans mon chapeau ! L’orage étire les sangles du baudrier funambule, compression des grimpées de température. Face à moi les buildings armés de la pluie, des stalagmites tristes en pleine effusion ; ils crêpent la lueur de quelques chevaux. Une angoisse cyanose la hauteur en osmose de ciel. Ma voix comme un caillot avalé tout cru du ventre. Tout voir tomber en gouttes, petit déj’.

3

Matin, je squatte ton auréole jaune. Je vois, avec des éraillures, du grain à moudre en sciure tout le long des yeux. Bien au-delà des yeux, mes bagues rétrécies, le trou cicatriciel de me savoir encore. Matin, j’écale ton œuf avec des ellipses de dents. Te voici décalotté, implant de cuillère dans le vol des oiseaux. Tu coules de la lumière, petit Icare martyr et toute ta cire et toutes plumes, pour déglutir ma convulsion de liberté. Matin, perpétuel mouvement de la langue qui cherche à s’affranchir des lèvres, jusqu’à l’éclaircissement, la blancheur du temps qui gît dans une coquille.

3

La nuit est dans les joues. Avalée. Occlusion intérieure, les espaces sous sachets vides d’air. J’écrirai, peut-être, bientôt…juste un titre, à titre nocturne. C’est dans la moëlle que les mots coincent. Entre les omoplates ce barrage noué. Je goûte en rongeant un os, un bout mort. Ce doit être cette étreinte d’âmes qui s’estompent, ce moment où le corps frissonne dans les tonalités basses. Je suis dans le sang qui glisse vers ta chose. Jusque tard dans l’après-midi.

4

Heure du thé. Je file à l’anglaise, feuille à feuille, et légère amertume où cuisent mes impatiences et mes vanilles. Le travail se délaie dans l’attente ronde, cousue d’aiguilles. Que de passes, que d’heures pécuniaires, que de trottoirs limés sans bavure jusqu’à cette sirène de fabrique qui fauchera d’un coup le contremaître des pointages. J’usine la sortie avec ma boule de voyante et une encaustique de repos au mérite. Déjà mes portes bâillent, mes courants s’aèrent, déjà j’esquisse une détente en chien de fusil sur la balançoire, je goutte, j’égoutte, je goutte, j’égoutte… Il faut sortir la boule à thé.

5

Visite de cimetière. Tu m’attendras, m’attendras-tu ? – Peut-être- bien entendu. Dans un jardin d’orages et de paille. Je viendrai en voilette parce que ma mère l’a dit et qu’il fait désormais un temps à sortir sa mère. Je marcherai sur l’eau, oh oui ! Elle aimait trop Jésus. Ce sera léger de la bulle d’acier ronde sans jamais éclater. Tu nous aurais pointée avec ta visasse, tout près de moi ou alors tout près de toi. De ce banc sur lequel tu dors, tes mains dedans les yeux, à y penser bien fort. Tu murmureras, murmureras-tu ? – Peut-être- bien entendu. Une litanie d’identités à ruminer. Qui voudras-tu créer, nous sommes tant à vouloir venir. Cela presse de mettre au monde le jet de ton désir. Ce sera fort, de la sève de racines, de dessous ta vie, de l’arrière-histoire. Tu nous aurais levée à force, à peine, de l’élan, dans lequel je dors paupières closes à te chercher.

6

Table de travail. Écrire à l’ombre, dans les tons de l’impromptu, au rebours de lumière. Écrire au poinçon dans les côtes. Parce que tout ce qu’il y a à dire est en-dessous de la Terre, enseveli et qu’il faut inscrire sa voix avec un soc et une fièvre de cheval. Serrer les épaules sur l’effort, ne pas dévier de ses graphies, du désarticulé langage et du recel d’âme ou du peu. Car j’en ai une qui flotte avec des racines et je tire mon boulet vers un sable poète, vers le bord de l’eau qui est la seule chose qui nous touche pareils dans la soif et dans le sel. Suis-je poète ? Mon balcon est un perchoir et me pencher sur le vide n’augmente pas mon vertige d’un second étage. Tant de galeries de fourmis tandis qu’il me faudrait chanter. Je lime dans le texte -mot choisi pour ce duel usure et vulgarité-, je ne saurais mieux faire que de fronder contre toutes mes convenances, atteindre un peu d’authentique, espérer qu’on désaccorde le train et que je saute sur une meilleure mine. Mais parler de soi ne construit pas de monde et me polischer à la mousse, à l’incessant rond sur la glace n’est pas encore utile à donner à l’autre sa force, sa puissance d’être et sa parole propre.

Texte : Anna Jouy – Recueil « Hypnoses d’horloge » – Partie Une