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On a privé mon corps de ses douleurs. On a privé ma tête de sa souffrance.

Le malheur n’est pas là. Il s’est replié comme une murène dans sa grotte. Il s’entasse sur lui-même, un œil juste ouvert pour la faim sur des bleus de passage. Le bonheur non plus qui est le balancement bien peigné des algues sous l’eau.

On a privé mon corps des nerfs, de l’angoisse ; des veines, de la colère.  De ma peau respirante. Tout arrachés. Je suis débroussaillée. Je suis fanée, les mots, les fleurs, les pailles. Ratissés.  Un herbier à terre. Le bonheur n’est pas à la repousse. Le bonheur non plus, qui est ce pré court et vert sous les pas Il ne grandit pas sous le nouveau soleil. Il n’y a jamais eu de graines pour ça, je n’ai pas senti des chairs neuves me parcourir, des lymphes grandir, la vie se doter.

Rien ne se cache en moi, ni les requins errants, ni les orages.  Rien ne remplace. Je suis annexée par l’hygiénique indifférence.

Je pleure moins, je souris faux. Je regarde l’autre part, la vie que je ne sens pas. Ni forte en odeurs, ni suave sous la main.

J’écoute l’air que je fais. Vide et identique. Un vent sans charge. Un vent qui n’emporte rien et ne ramène pas. Le vent lisse des cages, le vent lisse des images. Ce vent qui soulève simplement mes épaules.

Que dire ? Les mots ne servent qu’à décorer l’ordre des jours de guirlandes et de facéties. Je déteins sur les mots, on est blancs eux et moi, syncopes. Je les contamine d’un état stupéfait. Ce sont mes breloques, le bruit nécessaire à me repérer dans la marche du corps. Ils m’entourent de lignes blanches, tracent mes garde-fous. Ils n’ont rien à dire.

Je scrute leurs formes closes, je sais que chacun de ces derniers vocables qui me retiennent hors du silence, contient un monde, un monde entier, complet de malheur et de bonheur. Qu’ils enferment comme des ambres leurs insectes millénaires.

Mon corps ne sait plus écouter les pierres.

Il marche et sait que le chemin bruisse mais ne parle plus.

 

Texte/Illustration : Anna Jouy