Racines

Fouiller l’espace racinaire, l’arbre dessous, la chevelure du mort. Fouiller l’entrelacs, son sac de nœuds, ses vers, ses tiges, ses crochets. Démêler au peigne d’ongles et de phalanges des chignons tous laqués de mémoire, les paroles silencieuses de l’arbre à sa généalogie.

La racineraie, l’extrême développement de la soif de la graine à ses artères.

Dans le terrain, la voracité muette du ciel qui enfreint le secret de la citerne, le monde sans air où les prières trempent leurs doigts dans les nappes phréatiques. Un essaim de cheveux dévore le miel noir des ancêtres.

Dans la citerne croissent les vaisseaux immobiles d’un bouleau. Mycélium dense enchevêtrant ton corps à des sorcières antiques, l’épigraphie ligneuse d’un vivre bien obscur.

Ça forme des visages. Quand on les regarde, on voit encore l’enfance dedans et puis une impression de piège et d’innocence surprise qui se camoufle, qui essaie de se faire oublier.

Peut-être les anciens jouent-ils à cache-cache?

Ils se doivent d’être plus laids qu’ils n’étaient, plus vieux, troubles, peut-être parce qu’ils n’existent plus que dans le souvenir des autres. Les photos ratées alors, les figures grimaçant, les yeux fermés pour ne rien livrer et pour mieux laisser dire qu’ils ne sont pas photogéniques ou simplement beaux. Dualité poudrée, maquillée si mal, grossière, leurs visages vrais un peu derrière apparaissent tout de même par bribes et copeaux.

Toi aussi tu es dans le négatif. Tu as poussé au refus, grandi au repoussoir, gravé sur l’envers. Munir ta figure d’un masque, brouiller l’âme de parasites dans tous les sens. Tu peignes un crâne, Hamlet a des nœuds.

Grignotis. Les écorces prennent corps. Ton poème devient rugueux, il pousse d’échardes ou de verrues, hors de la cire. Des nœuds partout à cœur et des plexus à l’embrouille. Sur les premiers mots, une coulée d’acide et tu seras écrit à la griffe.

Résorber le passé, le mettre en boîte. Empaqueter le destin, les erreurs, le chavirement intérieur. Tout ce qui est loupé. Mettre dans le carton, penser ruban et fioritures.

Tu aimes bien quand ça fait beau.

Moi je n’ai rien à offrir et surtout pas l’amour, qui est mal cuit, mal brossé, mal, coup tiré quoi. Tout refaire deux fois- minimum-.

Faudrait t’acheter dans un magasin, un de ces objets cultes, un de ces incomparables, qui saurait donner le change. Tu croirais alors que cela y ressemblerait, que ce serait à l’image de mon amour et je m’en sortirais mieux, moins taupe.

Je n’aime pas offrir des choses qu’on n’ose plus jeter.

 
Texte : Anna Jouy
Illustration :
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