chaman

Il faut te séparer, te dissocier. Tu te désintègres parmi les vivants, car pour toi il n’y a pas de réalité. Ce qui est dans le corps est du même ordre que ce qui semble en dehors. L’esprit de l’homme n’a pas plus d’importance que l’esprit de la mousse, celui du loup que celui du crapaud. Tout est poreux, fait autant de mort que de souffle, de rêve que d’éveil. Pourtant tu sais bien que l’oiseau ignore l’homme, que l’homme ne comprendra jamais l’orvet. Tu sais que chacun règne, unique sur sa part de vie. Et tu sais aussi que tu es le seul qui expérimente la disparition. Parce que tu es le seul qui te balance et tangue entre les espaces. Pour parvenir aux portes des enfers, il faut se défaire de sa vue, déposer ses sens les uns après les autres, car ils sont faits pour la vie simple. Et ne servent à rien pour accéder à la connaissance de l’au-delà. Il faut s’en défaire, se dévêtir de leur présence, les jeter à terre, et leur faire croire à tous qu’ils n’existent plus. Ni la peau, ni la vue, ni le goût, ni l’ouïe et pas plus l’odorat ne serviront à toucher ce que tu cherches.

Vertige. Secousse de la tête, buisson plein de rosée, cime de grand arbre aux rouleaux d’azur, agitation des essences qui disent toujours non avant même de savoir. Ébrouement de fourrures hennissantes, de fauves, de chats et de moineaux. Dispersement des restes du feu, d’éventails, de gâte-parfum sous le nez des femmes.

Vertige, sentir l’os ramollir, le fléchi des rotules en perte d’amidon, sans raison. Décalcification subite qui prive de raideur, des solides armes dans le béton de l’ossature. Tu t’agites élevant dans ton geste tous les jerks futurs, les pistes des twisteurs ou la première giclée d’un jeune éphèbe dans un jardin de rosière. Et de cette régularité de la saccade naît l’hypnose qui t’arrache les sens, un à un comme des ongles sous la torture du jouir.

Transe et trépidation. L’important, c’est d’être régulier, de ne jamais louper le prochain coup de batte sur le sol. Ne jamais savoir si c’est la terre qui résonne ou la plante du pied qui propage des affaires d’ondes et d’étang. Égarement, c’est-à-dire ce mélange impromptu des lignes, mikado du géomètre. S’attarder aux épousailles d’un cercle et d’une planète. Adhérer à sa courbe pour ne pas sortir du décor.

Hypnose. Élargissement de la pupille, dévaloir de lumière, grand trou noir Moulinex, ogre centripète qui rafle grain à grain tes perceptions, jusqu’à leur faire prendre l’avers. Ordre de cessation des savoirs avec effet immédiat. Sens débranchés. Alors les tentacules du rêve te palpent et se posent sur toi, comme des stéthoscopes. Des radars fouillent ton identité. Tu es d’une autre matière, nouvelle, fonctionnant par osmose. Je pénètre ce que tu pénètres, long embrassement parfait de l’homme avec l’élément et des éléments avec leurs frères en l’homme. Pour savoir l’autre face de la vie, cesser de vouloir la connaitre, mais se comprendre voyageur et voyant.

Hypnose du corps, cette essence sans fonction. Te rendre à la mort, y aller et déposer devant elle ton humanité. L’apprivoiser, elle, son chaudron affamé, la transformation est si proche qu’elle peut te happer et toi ne plus revenir habiter ta planète de chair lourde et souffrante. Tu ne dors pas. Tu ne vis plus, mais tu respires par la pensée, par les yeux qui boivent la vision de la mort charron.

Texte : Anna Jouy
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