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Quand j’avais encore l’occasion de poser des questions, quand il aurait été possible de forcer le secret de ma famille, je ne l’ai pas fait. Une pudeur ou une crainte face au silence choisi et cultivé de mes proches. Je redoutais qu’il y ait derrière les portes fermées, les histoires inachevées, dans les malles closes, quelque chose d’innommable. Si cette chose qu’ils taisaient tous allait être une monstruosité, si, la connaissant, j’allais enfreindre le plus grand des interdits, celui de la connaissance du bien et du mal ? Dans les histoires de secrets, il y a tous les mythes, tous les contes de l’enfance. Autant d’ogres que de marâtres, de princes que de nains, de pères indignes que de Poucet et de Cendrillon. Il y a des trésors, des clefs, des puits et des tours où dorment des infantes piquées aux rouets des sorcières. Et s’il y a un récit, c’est qu’à un moment ou à un autre, une des lois de ce monde a été violée.

Moi, je n’ai jamais osé désobéir. Le silence imposé ne pouvait se trahir. Mes vieux et mes très vieux sont tous enterrés dans le livre de leur vie. Plus personne devant moi ne garde la porte de Barbe-Bleue. Je suis dans le château aux multiples pièces. Mais comme une enfant sage, je n’ai jamais encore essayé de savoir ce que ces chambres, qu’ils ont cadenassées, contiennent. Les lieux interdits sont toujours clos, mystérieux et inquiétants, toute une aile abandonnée et même hantée.

Mais j’ai enfin le goût d’enfreindre les interdits, juste avant que les suivants ne puissent plus savoir quelle est la légende de leur vie. Je veux bien mourir mais seulement par une nuit de paillettes et de lune ou alors mieux, rallumer la lumière. Au bord de l’obscurité, je me convaincs de jeter mon allumette dans le puits.

J’ai des bras comme des ailes de moulin, cherchant le secret d’une haleine. J’étends mes manches, je laisse gonfler. Ha ! Le souffle des ancêtres… Il parlera qui sait un jour, il me dira peut-être, qui sait. Pour l’instant, il respire sans mot dire. Je mouds le désert. Tout ça, c’est de l’invisible et c’est dur de trancher son grain, balle et germe de part et d’autre. Mais c’est mon tour d’essayer, le mouvement de l’air passe par ici.

J’ai une espèce de malaise inclus, très au fond. J’ai toujours soif d’une boisson qui n’existe pas. Je marche dans l’ornière contiguë du chemin. Je n’arrive nulle part. Où est le vrai, le faux ? Pas de réponse. Je voudrais percer le mutisme. Le silence est une arme de sadique. Il prend des traits paisibles et d’autres alarmés ; chacun lui met les images qui lui paraissent justes. Seuls les yeux sont finalement capables de lui donner une forme. Par comparaison. Pour certains, le silence est un bienfait, pour d’autres une part essentielle de la musique, perforant de ses trous la carte du bruit sans discontinuer. Certains le voient à l’intérieur, d’autres au désert, sur la montagne… Il suffira d’une image pour que je comprenne la qualité du silence dont ils parlent. Le silence qui est à l’orée de la bouche des miens, ficelé comme une prise à la chasse aux dires, pendu sur le côté de mon voyage, est bien plus qu’un bâillon, une boule d’étoupe dans la gueule : c’est un silence libre. Une nacelle trop haut perchée, une nacelle sans balustres, dans un ciel irrespirable. C’est là qu’il me tient dans le néant de charbon. Et j’imagine, j’imagine des choses qui n’ont sans doute jamais eu lieu. J’attends une parole qui étende l’épais où je suffoque.

Texte : Anna Jouy
Illustration :  www.memoireonline.com