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Elle, pas du tout gênée : je me souviens très bien, j’en ai même gardé quelques-unes, tu veux que je t’en lise une ?

Lui, intrigué (il ne savait pas que cette rumeur qui faisait rêver tous les garçons de la classe était vraie) : si tu veux.

Elle (elle se penche vers une malle que nous n’avions pas eu l’occasion de décrire. Noire, en noyer du Lot, foncée à la cire, criblée de trous de capricorne. Remplie de souvenirs disparates, entassés au fil du temps. Beaucoup de lettres, dont celles de jean, des papiers officiels, plusieurs passeports dont un diplomatique. Un parchemin ancien avec une représentation d’Isis ; une photo, elle montre une jeune femme très belle, assise à l’ombre d’un marronnier dans un parc fleuri. La femme lit un livre de Colette, elle sourit, surprise par le photographe dans sa lecture érotique des aventures de Minne. Elle saisit de deux doigts diaphanes, une mince feuille de papier quadrillé.) : écoute.

Elle : Madame, je vous ai aperçue, la nuit dernière dans la maison de Claude, vous étiez affairée avec lui dans une position inconfortable mais délicieuse à observer. Vous teniez dans votre main droite le sexe érigé de votre hôte et, d’un lent mouvement de poignet, le portiez à incandescence, le liquide laiteux qui jaillissait se déposait sur vos seins généreux livrés à la vue d’une matrone qui se faisait sodomiser par un esclave noir. Ce tableau, qui fut pour moi une d’une félicité redoutable m’a hanté une partie de la nuit. J’ai rêvé que Claude me pourchassait et m’attachait sur un divan, vous arriviez avec un esclave qui se couchait sur moi en vous présentant un phallus énorme que vous enfourchiez allègrement. Vous vous transformiez alors en Gorgone d’épouvante pour nous figer pour l’éternité.

Lui : assez, c’est nul !

Elle : je te rappelle que nous avions dix-sept ans, les cours de latin avec monsieur Ridungue étaient nos cours favoris, il nous faisait lire Catulle, tu te souviens de ses invectives de César ?

Lui : non !

Elle : (elle déclame) Timentque Galliae hunc, timent Britanniae.
Quid hunc malum fouetis ? aut quid hic potest,
Nisi uncta deuorare patrimonia ?

Lui : je vois, vous étiez une bande d’obsédés sexuels, nous, ce sont les résultats des matchs de rugby qui nous passionnaient.

Elle : bon ça ne sert à rien de nous disputer, nous ferions mieux d’étudier ce dossier, c’est pour ça que nous sommes là, ce n’est pas pour nous raconter nos histoires de lycée !

Lui : d’accord. (Il sort alors une sacoche de cuir qui était restée masquée par la chaise et en retire un dossier bleu, il contient un feuillet relié de dix pages blanches. Il semble lire une écriture invisible pour nous.) Le procès a eu lieu en décembre, Jean a été condamné à passer l’éternité à Trieste dans le neuvième cercle, nous devons considérer l’ensemble des accusations et des preuves en notre possession pour préparer sa défense s’il décide de faire appel de la sentence. Je te rappelle les faits.

Elle : je les connais !

Lui : je sais mais il est préférable de nous situer dans le cadre des débats et de procéder selon la règle.

Elle : d’accord.

Lui : je reprends. (Il énonce alors des faits terribles que nous ne saurions détailler. Pour la compréhension du lecteur il faut savoir que Jean a été condamné à mort par un tribunal du Texas pour un crime odieux et qu’il a été exécuté par injection létale sans qu’il soit possible à ses avocats de faire quoi que ce soit. Là nous sommes obligés de dévoiler ce que vous aviez peut-être déjà compris. Nous sommes dans un état intermédiaire des enfers, le corps de Jean n’a pas encore été consumé, il se débat dans les eaux boueuses du Styx dans le cinquième cercle, son âme reste en sursis. Les deux victimes de Jean, qu’Elle et Lui représentent ont quelques heures pour reprendre le dossier avant que la sentence définitive ne soit prononcée.)

Lui : (plus tard) Vous n’êtes pas obligé de m’aimer. Je vous demande juste de me respecter. Pour moi, pour l’être humain que je suis, pour votre mère. C’est quelqu’un de bien, qu’il est naturel d’aimer. Je vous souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle dans votre vie, à toi aussi Emmanuelle, je te souhaite de rencontrer quelqu’un comme elle. C’est comme si elle avait toujours été là au fond de moi, ce n’est pas donné à tout le monde de rencontrer cette autre qui a toujours été en vous. C’est très précieux, je n’y renoncerai pas.

Elle : Tu radotes, comme d’habitude, il n’est pas question de céder quoi que ce soit sur le principe, nous instruisons notre propre affaire. Je te rappelle que nous sommes les victimes. Ce salaud de Jean n’avait rien à faire dans le quartier, il n’y avait aucune raison qu’il nous surprenne. Cette affaire n’aurait jamais dû arriver.

Lui : Je sais, les règles étaient claires. Pas d’interférence dans nos vies familiales.

Elle : Il n’y avait aucune issue, nous le savions tous les deux, notre amour était désespéré, même si nous passions de très bons moments ensemble il n’était pas question de changer notre mode de vie.

Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet