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Nuit venue 6

(Une Heure Sur Terre)

Cette organisation s’apprêtait à courir sur des « ondes bien plus belles » que ces quelques tentatives de vivre sur la Lune. Le plus surprenant à ce stade était que les antagonismes entre puissances au sujet de la colonisation de l’espace semblaient avoir disparu. Comme par enchantement. La Compagnie représentait cette nouvelle communauté d’intérêt planétaire après laquelle on courait depuis des décennies. C’était bien sûr trop beau pour être vrai. A moins que nous soyons réellement parvenus au seuil de notre disparition collective.

Cette idée était glaçante. Dire qu’il ait fallu dépasser le stade de l’irrémédiable pour qu’enfin les gigantesques déséquilibres planétaires soient gérés…J’avais conservé ma bibliothèque. Ces « vrais » livres qui étaient devenus si nombreux à un moment qu’ils avaient finalement presque disparu. Ils étaient partout, donc nulle part. La surproduction avait tué l’édition. Il restait bien quelques prestigieuses maisons, mais la plupart vendaient à perte. Selon les pays, les cultures et les choix politiques, le secteur survivait en étant largement aidé, ou il disparaissait corps et bien faute de subventions.

Mon regard se posait sur le livre de Peter Sloterdijk, « Après nous le déluge ». Je me souvenais très bien de son contenu. Ces fameux « temps modernes » tellement attachés au futur, qu’ils se développaient sans racine. Il avait raison. Nous vivions dans un bain numérique étrangement déconnecté des manifestations du réel. Au fond, il avait fallu la proximité ultime de la catastrophe globale pour que notre intelligence collective se remette à fonctionner.

Se développerait là-haut une société hors-sol comme la métaphore de ce que nous étions devenus. Mon cerveau était saturé de reportages qui nous présentaient en images de synthèse plus vraies que nature ce nouveau monde. Un monde assemblé de toute pièce. Un monde qui incontestablement nous faisait basculer. Était-ce une fuite éperdue ? La solution à tous les problèmes que notre existence et notre développement avaient fini par générer ? Je saturais et buggais.

J’aurais voulu ralentir la marche. Prendre le temps d’admirer la dignité de ce mouvement. C’était impossible. La machine en marche était d’une telle ampleur, qu’elle balayait tout sur son passage. Tout devenait soudain infini. Comme si l’on ne pouvait plus décrire la simple réalité. Obscurément, et douloureusement, nous savions que notre condition avait de toute façon radicalement changé depuis que l’univers commençait à devenir concret. C’était venu progressivement, au fil des découvertes toutes plus stupéfiantes les unes que les autres. Chaque année une nouvelle annonce venait déstabiliser notre perception ancestrale. Et plus les connaissances cosmiques devenaient importantes plus notre espèce semblait devenir incontrôlable. Il était trop difficile, j’aimais penser cela, d’imaginer que nous devions vivre dans un espace augmenté. Un espace où la Terre n’était plus que le lieu de notre naissance. Et rien que cela. Le reste était à notre portée. Et nous n’avions plus le choix.

Ce jour était arrivé.

Pour la première fois depuis une éternité, mes appareils et dispositifs implantés disjonctèrent. Oh, pas longtemps. A peine une minute. Une minute suffisante pour comprendre que les 12 réseaux Internet planétaires, superposés et imbriqués, venaient de sauter en même temps. Année après année, il avait fallu renforcer Internet. Puis en augmenter la capacité pratiquement à l’infini. Cela n’avait pas suffi ce matin.

Mon épouse était de retour. Elle n’ouvrit pas la bouche. C’est à peine si je sus qu’elle était là. Quand je l’aperçus, assise en boule dans le canapé, je mis un certain temps à la voir comme une présence réelle. Cette sensation était désormais banale. Je n’étais pas le seul à la partager. Il faut dire que nous étions rentrés dans une ère de transformation radicale. Le réel…Ce qu’il signifiait était de plus en plus confus. Des laboratoires dans le monde entier travaillaient sur des formes génétiques hybrides. Des cellules humaines étaient implantées sur des animaux et vice-versa. C’est comme cela d’ailleurs que le cancer fut totalement vaincu.  C’était objectivement fantastique. On vous annonçait le lundi que vous aviez une tumeur au cerveau. Vous passiez une batterie de tests génétiques dans la semaine et le vendredi, l’injection d’un médicament unique totalement compatible avec votre ADN vous sauvait la vie. Sans même que vous ayez le temps d’avoir eu peur de mourir ou de souffrir.

La mort, « reine jadis du monde », reculait de façon spectaculaire. Le bordel régnait cependant en maître. La science ne pouvait pas tout. Comme Dieu, elle semblait regarder les hommes se débattre comme des sauvages dans cette liberté accordée.

Quand Lina se mit enfin à parler, ce fut pour me dire de débrancher tout ce que je pouvais. Le temps qu’elle se repose un peu. La classe avait été un enfer. Des bagarres avaient éclaté entre les enfants. Certains affirmaient que leurs parents étaient embauchés par la Compagnie, tandis que d’autres élèves mettaient en doute leur parole. Le risque de blessures graves était maximal. Les capteurs prédictifs d’agressivité avaient alerté les enseignants. L’intelligence artificielle déployée à peu près partout était redoutable d’efficacité en lieux clos. Même si elle n’empêchait toujours pas les déflagrations soudaines de violences extrêmes en lieux ouverts.

Je lui demandais comment elle allait aborder le sujet quand l’école rouvrirait. Elle soupira. Me dit qu’elle n’en savait rien pour l’instant. Et qu’il était probable en effet que des parents postuleraient. Elle voyait bien le père d’untel s’envoler, ou la mère d’untel réussir haut la main les différentes sélections. La lutte des classes prenait soudain une dimension particulière. Les familles à problèmes étaient clouées au sol, au sens propre. L’espace s’annonçait sans pitié.

Je m’appliquais à déconnecter tout ce que je pouvais dans l’appartement. Ce qui était une vraie gageure, tant les objets communicants étaient nombreux. Et parfois indispensables. Impossible par exemple d’éteindre le réfrigérateur, sur l’écran duquel défilaient déjà des publicités dédiées. « Avant de partir sur la Lune, faites le tour d’un Mystère » … Ce genre de choses.

La trivialité rattrapait toujours le rêve absolu.

La condition humaine ne changerait jamais vraiment de ce point de vue.

L’appartement était presque redevenu un endroit replié sur lui-même. Un endroit qui n’était plus surveillé, écouté, traqué. Même à notre insu. C’est idiot, mais un sentiment de libération nous envahissait à chaque fois que l’on faisait ça. On se coupait du monde, et surtout de son artefact virtuel. Cette chose augmentée qui avait fait disparaître la nuit et le sommeil.

« Ils auront besoin d’écoles là-haut » me dit Lina.

Cette affirmation me troubla. Comme si je sentais en elle se convertir des frayeurs en espoir.

« Tu te vois travailler sur la Lune ? » lui dis-je à mon tour.

« Les enfants y seront peut-être moins cons…Ici c’est devenu impossible. Leur attention est captée par trop de choses ».

« Ce trop de choses » s’était transformé en un fabuleux projet. Toutes ces diversions venaient d’imploser. La société du spectacle s’achevait brutalement. L’industrie numérique montrait son vrai visage. Celui d’une industrie.

« Et lorsque au ciel ouvert nous sortîmes enfin »…C’était pour rouvrir des mines.

Lina me regardait tristement. Cette tristesse qui était le fruit de la fatigue accumulée. Aucun autre métier que le sien n’avait eu autant à subir les ravages de la transformation technologique. L’envie d’apprendre, pourtant le cœur nucléaire de la Conquête, avait déserté le cœur et l’esprit des élèves.

L’espèce humaine ne serait plus, à très brève échéance, une espèce seulement terrienne.

En s’installant sur la Lune, de manière définitive, nous nous présentions devant l’univers, comme un enfant sur un plongeoir. Le grand saut spatial. L’ivresse de « contempler un jour la céleste lumière, la seule vers laquelle aspire notre ardeur ».

 

 

Texte et image : Yan Kouton