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Temps vide. Langueur extrême. Oppressante sensation d’inexistence. Derrière mon visage, il n’y a rien.

Simon est vautré sur le canapé du salon. Il aime trouver refuge dans ce coin d’obscurité de la pièce. Le soleil d’août glisse sur les rideaux tirés. Il fait exagérément lourd. Simon allume une clope, regarde longuement le plafond. À son air pensif, on dirait qu’il attend vaguement que quelque chose lui tombe sur la figure. Il reste plus d’une heure à considérer un vase ébréché, puis une fente du carrelage. Il se fainéantise pour voir à quel point il est mort. Mes bâillements donnent naissance à des bulles d’apesanteur. J’aime ces jours pour rien où le jeu refait surface. Au bout d’un long moment, il réussit à avoir la tête à peu près vide et n’éprouve plus aucune envie de la remplir. Je suis un mollusque. J’ai une tête de mollusque, une voix de mollusque, des pensées de mollusque. Sans doute espère-t-il encore un miracle. Il attend pendant plus d’une heure qu’un sourire traverse la pièce, ce qui mystérieusement n’arrive pas. Ça fait des mois qu’il se sent irréparablement seul. J’ai pas tenu de femme dans mes bras depuis trois ans au moins. C’est pas un drame d’être aimé par personne, mais il est tout de même bon de temps en temps de tenir une femme dans ses bras, se dit-il. Son enfance délaissée lui remonte à la gorge. Il se souvient des heures interminables passées dans la pénombre de sa chambre d’enfant à attendre le retour de sa mère. Les journées étaient ponctuées par le déjeuner, qui correspondait à son levé tardif, et par le dîner très facultatif avec elle. Le soir, quand j’avais la chance de la voir rentrer, on mangeait tous les deux en silence, la télé allumée sur les catastrophes du jour. Le petit enfant est privé de parole. Il sent bien que quelque chose cloche dans sa vie, mais il ne saurait dire quoi exactement. La douleur ne faiblit pas avec l’âge. On n’oublie rien. Comment pourrait-on ? Impossible d’échapper à son enfance. J’aurais aimé un geste amoureux, un seul geste amoureux, un baiser tendre pour ma petite gueule cassée. J’aurais juste aimé qu’on prenne un peu soin de moi, parce que sans amour, on devient gentiment cinglé. Simon sent qu’il est sans doute trop tard, que la faculté d’aimer en lui est en grande partie détruite. Le soleil a disparu derrière les rideaux. La circulation s’est apaisée. Dans la pénombre avancée du salon, il est maintenant allongé sur le canapé fatigué, les mains derrière la tête. A nouveau il regarde le plafond mais ne voit plus que l’obscurité. Mon métabolisme tourne au ralenti. J’écoute mon cœur battre très lentement. Comment j’arrive à trouver autant de paresse à ne rien faire ? D’où provient ce stock de bulles que j’ai en réserve ? À l’heure où tout le monde s’agite, c’est pas donné à tout le monde d’être une limace comme moi. Pour un peu, je me proclamerais aventurier de la paresse ! Simon esquisse un sourire. L’immobilité fait du bien à mon corps, je crois. Le règne végétal a toujours eu ma préférence sur le règne animal.

Tout lui paraissait triste et pénible durant les premiers jours de complète solitude, un monde pétrifié qu’il rêvait de faire voler en éclats. Cette réclusion sera comme un nouveau commencement, s’était-il pourtant dit au début. Il se sentait prêt à prendre le risque du néant. Mais rapidement sont venues les premières interrogations : Comment donner du sens à tout ça ? Comment rendre le présent habitable ? Et l’avenir ? Fuir une fois encore comme un voleur ? Il avait un mal fou à respirer. Quelque chose lui écrasait la poitrine. Il luttait au fil des heures pour ne pas se disperser à l’infini. Dans sa tête il cherchait un lieu sûr, mais un sentiment de culpabilité d’origine lointaine ne le lâchait pas. Durant les premières nuits sans sommeil, il guettait l’apparition d’une faim nouvelle tandis que des pensées déplaisantes assiégeaient en foule son esprit. Le cerveau s’encrasse sans qu’on n’y puisse rien. Le porn a envahi tout l’espace. Il parasite les meilleures intentions. Mon corps en est gavé depuis l’adolescence. Je fais partie de cette nouvelle race de maniaques incapables de refréner leurs pulsions. Êtres humains désœuvrés au plus haut point, prisonniers d’un habitacle qu’on ne contrôle plus : on est inguérissables. Des visions intempestives sortent de ma caboche. Dès que je soulève le drap apparaît le clown fringant d’un dieu débile. Flottent autour de lui des seins frissonnants qui s’esquivent dès qu’il approche sa binette imbécile. Des bouches aussi, des bouches sans visage, des bouches béantes, voraces, inachevées, qu’il n’ose pas embrasser. Il entend leurs rires étouffés. Il n’est pas fou. Il sait comme elles veulent lui faire honte. Le clown se sent alors si pitoyable qu’après s’être battu comme un beau diable, il s’affale exsangue sur le côté. Voilà le genre de visions grotesques qui se fixent dans mon esprit et que rien ne parvient à chasser.

Respire. Un matin, après tout ce noir, il y aura une pluie légère. Tu rassembleras tes dernières forces et tu sortiras dans la rue pour connaître. Tu marcheras, lentement et en cadence pour rassurer ce corps resté immobile pendant des jours. Tes pieds, tu les regarderas se poser simplement sur le trottoir comme les pieds des autres passants. Tu ne seras plus fantôme. Tu n’auras plus peur. Dans le jour levant l’itinéraire s’improvisera. Au détour d’une rue, sur le sol, il y aura écrit : Regarde le ciel. Tu lèveras alors la tête et, entre deux rangées de marronniers, tu verras le ciel se dégager. Des flaques de lumière t’éblouiront ; la ville changera d’odeurs.

Quelque chose existe dans un coin, Simon, il faut lui faire la place.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul