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hesitations

Ce matin, le ciel semblait bleu ; il est déjà devenu gris. Dans quelques heures, il sera noir, opaque. Frileux. Le ciel obéit aux saisons, qui suivent quant à elles le soleil et la planète, danse imposée. Pas le choix.

Dès l’aube par contre, plusieurs possibles s’offrent à moi. Ecouter de la musique. Sortir le râteau. Faire du pain. Peut-être dormir. Travailler modestement ou intensément. Je peux prendre le chat sur mes genoux ou même manger de la viande aujourd’hui, malgré lui, malgré tout.

Dans un rêve, on peut choisir de dire ce qu’on a vu, ou dire aussi ce qu’on a cru voir, ce qu’on a ressenti. Dire mais rien de plus.

Un rêve, ce sont beaucoup d’images mais aussi beaucoup de pensées toutes aussi incontrôlables. Une compréhension du rêve dans le rêve proprement dit, au moment du rêve. Je peux y avoir la certitude que cet homme qui ne ressemble pas à mon fils, est mon fils. Que ce lieu inédit est ma maison, un lieu inconnu cependant.

Je vais te raconter. Imagine une falaise immense et noire. Elle mange le ciel, je veux dire que tu ne peux pas voir le ciel parce que tu es trop proche de l’à pic et que ta tête ne peut se pencher assez pour te donner accès à la lumière. Donc, dans un rêve, j’ai vu une falaise. Très profondément, elle creuse un abîme. Je ne veux pas me pencher, je ne veux pas savoir ce qu’il y a là au fond, même pas savoir si c’est visible ou non. Je le ressens simplement mais avec certitude comme interminable et dangereux. Le long de la falaise, il y a un chemin. Tranché dans la roche rouge très foncé. Je le vois qui monte à flanc de terrain. Je suis de l’autre côté, en face. Entre la falaise et moi, il y a un pont. Voûté, une courbure, un dos rond. Le pont est blanc, blanc de neige et de givre. Je ne sais pas si c’est un pont recouvert de glace ou un pont fait de glace.

Rester là, regarder l’obscurité de pierre. Ne pas bouger. Ne pas oser voir le sol sous mes pieds. Demeurer une statue ? Ou alors m’avancer sur le pont?

Dans le rêve, on ne se pose pas de question. Je m’y engage pour rejoindre l’autre côté. C’est un rêve, et là étrangement je ne choisis rien. Le rêve me pousse sur le pont, il me fait marcher. Malgré le vertige, malgré la peur. Sans doute mon cœur bat-il fort dans ma tête, mon sang, un pouls terrifié. Sans doute du côté vrai de ma vie, suis-je sur le qui-vive, serrant mes paupières ou mes muscles, ou mes mains avec cet effroi du danger que je rêve.

Il n’y a pas d’alternative dans un songe J’avance sur la glace. Je pose ma main sur la rampe de stalactites blancs. La chaleur de ma paume réveille l’eau et je ne sais quoi encore. Je sens pousser entre mes doigts, une fleur, une fleur jaune. Avec de grands pétales ronds. Je fais encore un pas. Et une autre fleur pousse. Le pont semble fleurir à mesure de mon chemin. Merveilleux !

Mais malheureusement, je n’ai pas eu le choix, je me suis réveillée, bien avant d’être de l’autre côté. Comme si l’émerveillement des images  dérangeait la vraie vie et qu’il me fallait revenir parmi les hommes, ceux qui trient les oui ou non de la réalité.

Maintenant, ce rêve de pont et de pas, j’ai le choix de l’oublier, de le garder, de le raconter mille fois, toujours pareil ou toujours différent. J’ai le choix de le comprendre, de le défendre, de l’entreprendre et même de le détruire. Est-il bon ou mauvais ? De quoi parle-t-il ? J’ai le choix. De la vie peut-être, de la mort peut-être.

Une main veut donner, une autre veut saisir. L’âme veut courir, le corps ne faire que des petits pas. Tiraillements. Moi j’hésite entre le jour et la nuit. Le rêve et le dilemme permanent de l’éveil.

Texte et dessin : Anna Jouy