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buée

Je n’y ai jamais songé. La buée sur la vitre est un présent de l’air à la plume. Un papier éphémère qui se tend pour qu’un doigt y glisse, qu’une pensée s’y dessine, un cœur souvent, un prénom parfois. Une écritoire du temps qu’il fait. Je regarde la fenêtre tapissée d’eau, une eau qui tient debout, qui se dresse devant moi et tout un monde derrière qu’il faut aller chercher, en écrivant, en dessinant, en ouvrant des lignes, en traçant des chemins. La buée sur la vitre, le chaud et le froid qui s’embrassent pour quelques mots à écrire.

Le paysage de verre n’est que formes et couleurs aquarelles. J’ai le choix, les laisser, floues, imaginaires. Ou alors les cueillir, redéfinies d’un coup de chiffon, d’un revers de manche.

Je n’y ai jamais songé. La buée de mes yeux est une offrande à ma tendresse. Devant ce miroir, face au désordre, l’imprécis de ma vision efface le temps et ravale mon corps et mon visage. Absence de détails, déficience de l’imparfait, je suis lisse, une forme sans marques, sans rides. Je remonte le temps au fur et à mesure de ma vue qui baisse. Et toi que je regarde aussi, enlevant mes lunettes, je te trouve à ton point de jeunesse, le visage parfait, je te saisis comme un souvenir, idéal et sans blessures.

Je n’y ai jamais songé. Ce livre devenu illisible, ces mots qui perdent leurs contours, cette lettre qui reste silencieuse sont des retours à l’enfance, quand j’épelais l’imaginaire et racontais toujours mon propre rêve. Je faisais semblant de savoir, j’étais la maitresse de l’histoire. Et tous les livres ouverts défenestraient le silence de mon âge. Désormais, ce temps revient si je veux, flouter le poème, déteindre les pages, recréer l’encre avant l’état du mot.

Je n’y ai jamais songé. Cet avenir caché, l’impuissance des vapeurs à écrire le futur, l’incertain lendemain, adoucissent de brume et coton l’automne qui s’en vient. Je ne vois pas plus loin que la vitre, que l’étranglement de la vue sous les larmes et le temps. Ce monde alors est doux, un espace où encore écrire et raconter sa légende. Dans ce manquement de la perfection, dans ce domaine presbyte, la vie circonscrit le périmètre du songe. Je ne cesse de tâtonner dans l’éventuel, de palper la proximité, de traiter en complice avec la nuit qui vient.

 

Texte et dessin : Anna Jouy