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« …vous racontez l’histoire. D’abord, vous la racontez comme s’il était possible de le faire, et puis vous abandonnez. Ensuite vous la racontez en riant comme s’il était impossible qu’elle ait eu lieu ou comme s’il était possible que vous l’ayez inventée… »
Marguerite Duras

Deux phares blancs transpercent la nuit. Au volant de sa Porsche grise arctique, M. roule avec prudence, de peur qu’un cerf surgisse du néant. Il imagine déjà l’accident : du sang sur le pare-choc, la bête écrasée en face, la chair sort en morceaux de sa fourrure. Lui blessé se glisse par la fenêtre de sa portière, des bouts de pare-brise incrustés dans la peau. Sans réseau, sans moyen d’appeler quelqu’un, seul avec son sang sous le regard procédurier des étoiles.

phares

Il plane un sentiment de déjà-vu sur le chemin inconnu. M. reconnaît l’odeur du fumier, du foin sec. Il entend même l’aboiement d’un vieux chien mort au loin. L’orbite de chaque tournesol suit du regard le bolide. Le passé d’un autre semble précéder M. qui interpelle le silence à voix haute et lance : — à qui est le coeur qui bat contre ma poitrine ?

christ

Le Christ — crucifié sur un poteau électrique — regarde M. entrer dans le village. Quelques fermes, une église, un cimetière, des lampadaires, une cabine téléphonique au combiné arraché… rien d’autre. Pas un commerce. Pas un homme. Village d’une seule route à l’oubli de tout, peut-être même à l’oubli du temps. Quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Au bout du chemin, un portail bleu resté ouvert. M. reconnaît le bruit des pneus sur le gravier.

porsche

Le parc à l’abandon est sauvage, un bout de jungle, murs et fenêtres de la ferme dévorés par le lierre et les ronces. M. jurerait qu’il y avait là un frêne centenaire, juste devant la pergola rouillée. Son absence se dresse devant lui. La nausée monte. Les premières larmes aussi. C’est comme si on venait de lui apprendre le décès d’un être cher.

arbre

M. se ressaisit et pénètre dans la grange le poing serré. Le bruit des chaussures sur les galets lui est familier, tout comme l’odeur du bois dans les charrettes. Dans quelle boue les bottes à l’entrée se sont enfoncées pour puer aussi fort ? Celui qui les a portées a probablement déterré là une histoire morte, fermentée, engrais du récit qui pousse en M. à peine passé le pas de la porte coulissante.

bottes

 

Texte et photos : Anh Mat

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