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hokusai-lac-suwa

Nos rencontres ont un parfum d’éternité, dit-il en prenant place dans le fauteuil. Il semble détendu, léger embonpoint, grisonnant à ses débuts. Il est à l’heure voire un peu en avance. Disparu le petit retard habituel. Imperceptibles indices que je ne lui connaissais pas. Combien d’années déjà, nous ne saurions dire, ni lui ni moi. Il s’installe, en habitué des lieux. Et raconte un rêve comme si de rien n’était. Tout frais encore, venu de la solitude d’un soir de Noël, qui soupesait le temps en sa sablière d’années. Etait-il revenu pour cela ? Voici donc cet étrange récit, troué de blancs, de tant de blancs. Qui parlait, qui entendait, qui voyait ? Il était bribes d’histoires, en suspens d’auteur, aux mouvements improbablement familiers.

qui n’aurait aimé posséder un caillou au milieu de l’eau ; accueillir ces mots restés après une promenade ; et puis ces images étranges ; pierrailles moussues ; hirsutes de conques et de pins ; peignés par le vent ; toutes surgies de golfes ; qui en cultivent ainsi par milliers ; juste un caillou, un seul, minuscule ; accessible seulement par barque ; où s’engouffre le vent ; mais tout cela n’est que rêve ; lever alors la tête ; et voir un pélican voler ; tout en surplomb ; dans la brume du matin ; entendre son ton moqueur ; et ses paroles pélican ; nasillardes, compréhensibles ; et qui rendent infiniment normal ; le plus étrange ; car là où nul ne parle ; ni le pélican ni le poisson ; entendre alors monter des questions ; des poissons dans le golfe ; pour tout le monde  ; comment ça ; questions obscures  ; s’immisçant entre chien et loup ; dans la lumière trouble du soir ; qui rendait les berges incertaines ; observer alors ce monde grouillant  ; de silhouettes inconnues ; glissant entre les herbes ; et rampant près du rivage ; qui dévoile ses habitudes ; en d’inaudibles phrases ; mais qui parle donc ; ou plutôt quoi donc ; parle ainsi ; dans ces allers-retours de phrases ; qui semblaient retenues ; dans leurs écailles ; accroches nageoires ; condensant désirs et souvenirs ; passés et futurs entremêlés ; présences étranges au monde ; mais présentes à quoi donc ;

ah méditer ici tous les matins ;  en cette présence océanique au monde ; de ce rêveur pêcheur ; ou de ce pêcheur poisson ; ou encore poisson pélican ; oscillant entre les vagues ; humant l’air frais ; des huîtres sauvages ; parfumées d’algues brunes ; en leurs habits des peuples de la mer ; attendre ; attendre ; face à l’horizon ; et d’une jonque ; entre deux eaux ; jeter les filets ; au milieu du golfe ; attendre ; attendre ; et encore attendre ; et dans ce temps long, si long ; devenu espace ; chambre intime  ; devenant tension distendue ; ampleur, résonnance de mondes ; laisser venir à elle ; les silhouettes de la nuit ; et parmi elles, soudain ; un poisson monstre, énorme ; aux écailles grises ; à reflets noirs ; qui de son dos rond ; vaste siège ; est venu accueillir le pêcheur ; en sa voile de songe ; l’emportant en son voyage sous-marin ; poisson des eaux sombres du golfe ; te voilà en ta partance disparition ; lactance errance ; blancheur des songes ; traversée ;

sentir alors vibrer le golfe ; laisser monter ; ses tempêtes tourbillons ; ses abîmes vertige ; ses abysses ébène ; et transporter les sombres destins ; de ses voyageurs ; sans perception aucune ; et l’eau, l’eau, tout autour du rêveur ; et tous leurs espaces étranges ; jalonnant la route des songes ; et son port englouti  ; où coulent les jours ; qui ne savent plus ; leur exacte durée ; ville sous-marine ; aux rues qui s’étirent ; aux quartiers de ruelles ; aux reflets sépia ; tous de cette carte ; où sourient les habitants ; des présences ;  moitié homme, moitié femme ; moitié pélican, moitié poisson ; égrenées autour des enfants ; en leurs jeux de balles et de cailloux ; à même la terre ; dans leur apesanteur faite monde ; et tout autour d’eux ; aussi improbables que cela puisse paraître ; des voisins, des amis et des familles ; tous assis sur leurs rochers d’algues ; enracinés en ce monde maritime ; qui n’existe ; si ce n’est ; dans l’humidité des yeux de la nuit ; bouches ouvertes ; yeux verts des profondeurs ; somnambules immobiles ;

comment donc sous les rochers du golfe ; retrouver ainsi ces lieux ; de toute éternité ; présences, présence ; présence, cet appel toujours en sourdine ; appel comme toujours d’une arrivée ; partie d’un ailleurs ; aux origines inconnues ; parfois de si loin ; dans cette absence aux zones oubliées  ; ou purement inventées ; éparses dans les replis du temps ; en leurs paroles furtives ; ardents brasiers de mots et d’images ; tous en feux ; et qui cherchent issue ; à travers la coque du monde ; ah y loger alors le sien ;  et celui des peuples  ; de ces franges éphémères ;  où se déploient les êtres ; les choses et les lieux ; présences ; être là simplement ; être à côté ; être en avant ; mais à quoi donc ; à ce chemin entre deux maisons ; à ses enfilades ruelles ; toutes de terre ; terre rouge ; terre couleur ; étrange brique ; et sur elle ; des traces qui s’étirent ; celles d’un oiseau devenu invisible ; par le manteau de la nuit ; que la mort a déposé sur lui ; oiseau posant ses pattes légères ; trépieds griffant à peine le sable ; ailleurs, traces légères ; pattes d’un chien ; d’un rat peut-être ; courant sur le chemin ; flèches animales qui ne trébuchent ; et emportent le regard ; dans leurs présences ; diffractées, sonores ;  susurrements de la terre ; rumeurs de l’ombre ; qui montent, qui montent ; bruissantes, bredouillantes ; des mots de l’enfance ; apprentie usurière de sons ;

mais voilà déjà la grande rue ; avec ses marchands ; et leurs soupes tièdes ; aux sucres de l’enfance ; parfums doucereux ; qui vivent là de toute éternité ; et qui posent une question, une seule ; mais où sont-ils donc passés ; les fruits, les bassines et puis les cuisines ; qu’ils ne soient restés ; avec cette partie de lui-même ; sur le chemin de l’école ; retrouvé des années après ; logé là entre deux carreaux de terre cuite ; revenant épanouir leurs êtres ; là dans le rêve ; qu’il était revenu raconter ; et dans ce bruit devenu vacarme ; vrombissements tournoyant au-dessus de lui ; si haut au-dessus de sa tête ; dans cette eau mousson qui ne s’écoule toujours pas ; qui donc aurait pu lui faire sentir ; cette froideur de l’eau sous-marine ; rêve devenu ; lui montant jusqu’aux genoux ; raideur, immobilité ; oublieuses des cailloux ; semés sur le chemin ; des plis de la mémoire ;

dans la rue une main qui l’attrape ; le confiant à une autre main ; derrière le siège, un signe au loin ; et des mains qui s’élèvent ;  et les mères au bord de la route ; une rangée de femmes ; interrompant leur travail du matin ; étranges vivats ; qui portent ces enfants ; vers leur espérance de l’aube ; vies neuves enfin ; débarrassées des affres de la faim ; avec leurs désespoirs mixés d’espoirs ; leurs remous dans les ventres du fleuve ; coulures du temps ; inlassablement ;

courir et puis s’échapper ; sur la route ; dans cette liberté de l’enfance ; derrière cette voix qui rassure ; et qui loge la présence mère ; en ses inflexions familières ; petits bouts d’elle ; essaimés sur le chemin ; et qui l’accompagnent ; dans ces grains intimes ; qui s’évanouissent dans la ville ; entendre alors monter l’écho des berceuses ; et puis celui des leçons du soir ; et puis l’ombre des repas ; avec leur cuillère dans la soupe blanche ; et puis la douceur de l’oreiller ; tout contre la joue ; douceur ; douceur des sommeils joufflus ; et puis de leurs rêves oubliés ; de leurs théâtres rénovés ; ce sentiment de liberté soudaine ; légère comme le vent ; qui caresse le sommet du crâne ; et lisse et blanchit les cheveux ; avec le peigne du temps ; à travers ses dents et ses rainures ; voir alors ce monde inconnu ; et sentir son souffle ; réjouissances infinies de l’enfance ; polyphonies d’innocences ; noëls de la vie ;

le trottoir enfin ; poser le pied ; l’un après l’autre ; immergé dans la chaleur humide ; pour rentrer dans la cour ; et retrouver l’école ; et puis les murs ; et puis enfouis en eux ; les bruits familiers ; de toute la journée ; se loger dans leurs inflexions ;  puis dans leurs mélodies ; voici la leçon du jour ; mes ancêtres les dragons ; quoi, qu’est-ce donc que cette histoire ; mais non ; retournement de la leçon ; car les épines, les queues, les yeux et les dragons ; qui n’existaient que dans les fissures des murs ; et qui suivaient du regard ; les lézardes dessins ; des poissons et pélicans sous-marins ; tous habitants du monde étrange ; où il est arrivé sur le dos du poisson monstre ; et puis s’avançant vers eux ; des questions en boucle ; avant même qu’il n’ouvre la bouche ; les découvrir sans réponses ; dans leurs bulles flottantes ; au-dessus des têtes ; et dire ; ne vois-tu pas que nous dialoguons déjà ; même en silence ; et peut-être surtout en silence ; oublis déjà portant leur ombre ; sur ta vie d’avant ; oublis du temps qui est passé ; que ne vois-tu pas ;

soudain voici les rues de briques rouges ; pierres de terre d’argile ; devenues soudain algues lianes ; comment transformer ainsi un monde ; si ce n’est qu’un voyage irréel l’y amena ; voir surgir alors toute une ville engloutie ; mais d’une autre mémoire ; qui dressa ses pommiers ; dans leurs vergers ; baignés de lumière soleil ; qui venait d’une toute autre enfance ; temps revenu dans les parfums ; compotes d’automne ; pommes vertes, pommes rouges, pommes délicatesse, pommes tentation et puis pommes joya, ; en leur pointe muscade ; un dos devant lui ; surgi en sa veste colorée ; de cette présence si affectueuse ; qu’il l’avait oubliée ; et sur la veste ; ce poisson noir toujours ; aux voiles de songe ; à la bouche globuleuse de mots ; balbutiant ; que veux-tu donc ; le temps, ici bas, cet étrange chemin qui ânonne ; voilà revenu ton trouble désir ; d’une présence au temps d’avant ; de celui d’avant ce voyage au fond de l’eau ; hochement de la tête du poisson noir ; qui susurre doucement à travers ses bulles ; remonter à la surface de l’eau ; voir à nouveau le golfe ; ne plus retrouver la distension du temps ; que tu as vécue ici ; mais en souvenir de ton passage ; voici cette petite boîte coquillages ; qu’il ne faudra jamais ouvrir ; car quand tu seras à l’air libre ; tout en haut, quand tu respireras ; et que tu verras les nuages ; quand tu regarderas ; quand tu écouteras ; tout autour de toi ; alors tu pourras garder le souvenir ; de tout ce que tu as vécu ici ; que ne l’ouvre pas ; pauvre Orphée ;

remontant à la surface de l’eau ; voici les vagues ; le golfe, les pins ; les herbes et les coquillages ; toujours au bord des berges familières ; mais des immeubles que je ne connaissais pas ; et qui semblaient déjà si vieux ; mais des bateaux aux ventres immenses ; avec leurs moteurs ; pleins de leur âcre pollution ; aux nuages carbone ; mais qu’est-ce donc ; le golfe devant mes yeux ; et sentir monter en moi ; les regrets de sa nuit abyssale ;  ah ouvrir la boîte défendue ; une dernière fois une dernière ; soudain une voix nue ; appel béant, troublant ; dépouillé de souffrances et de passions ; contenant l’écho d’un temps ; sans réponse plénière ; voix nue ; seulement nue ; en cette parole de promesses ; qu’elle ne peut tenir ; réverbérées sur les écailles noires ; du poisson monstre ; voix nue incluse dans la boîte scellée ; mais libérée ; et au fur et à mesure ; que montait la voix ; vers le sommet des cimes enneigées ; voix nue devenue nuage ; sombre soudain ; poussière de cendres ; et là doucement ; alors que le noir descendait sur terre ; alors qu’une suie blanchissait les cheveux ; amoindrissait les bras, les jambes ; alors qu’est retombée sur moi ; toute la suie des années écoulées sous l’eau ; sur les épaules de tous ces êtres ; voici lourde si lourde ; cette eau lourde de lumière ; venue de la nuit ; et retournant à la nuit noire de l’être ; et dans cette nuit noire ; comme je vous dis ; des bulles cristal clair ; qui en logeant l’espérance ; dans l’éternité des moments présents ; ont porté cet ailleurs ; que je suis venu redéposer ici ; dans sa coque de mots ; en leur lieu familier ; promesses brèves, si brèves ; furtives de mots ; si furtives vis à vis de la vie qui passe ; voici ; assomptions de solitude ; essences de secondes ; inattendues ; tellement ; tellement ;

Il se leva, me salua et quitta mon bureau. Je vis alors son dos sur lequel je crus voir le poisson monstre aux écailles noires. Un rêve, tant de rêves en toute une vie, enfouis, oubliés dans la nudité des mains, des voix et puis des regards de toutes ces nuits passées dans la solitude d’un soir de Noël. Et puis ces temps retrouvés, réinventés. Autres temps encore et leur courage de l’espérance. Entre mémoire et hypnose. Encore une fois.

Mille et une nuits avait-elle dit…

 

Texte : Lan Lan Huê
Image :  Variations autour des 36 vues du Mont Fuji, Hokusai : le lac Suwa dans la province de Shinano, numéro 17