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Elle se dresse au bord de l’océan, en haut d’une dune, tout au bout d’un petit chemin qui descend vers le rivage. Elle est entourée d’un jardin couvert d’herbes folles, protégé des grandes marées par un mur de pierres qui se retiennent mécaniquement les unes aux autres. Une porte latérale en bois donne accès au chemin, à quelques mètres seulement de la plage. On croirait entendre des rires d’enfants en maillots de bain courant pieds nus vers les vagues… Bien charpentée, assez grande sans être immense, elle a sans doute été construite une dizaine ou une quinzaine d’années après la seconde guerre mondiale, dont la côte porte ici de si nombreux stigmates… Elle n’est pas délabrée, ses propriétaires ont sans doute le souci d’éviter pour elle l’irréparable, mais aucun panneau ne signale qu’elle est à vendre. Cette éventualité lui ferait perdre le charme que je lui trouve, et le but de mes promenades en serait aussitôt modifié. J’aime cet endroit parce qu’il est désert, je ne supporterais pas que de véritables rires d’enfants en troublent le silence… J’ai fait le vide depuis longtemps, je ne souhaite plus rien, mes rêveries suffisent à combler les esquisses de désirs humains qui subsistent en moi… Inoccupée, cette maison est une source d’inspiration inépuisable, les divagations imaginaires qu’elle suscite m’ouvrent à des possibles de l’espace-temps qui me donnent l’illusion absurde de modifier le cours des choses… Mes pensées s’accrochent à la topographie de mes promenades comme cette maison s’accroche à la dune, l’océan l’avalera un jour, le réchauffement climatique est à l’œuvre, le trait de côte se rapproche dangereusement, le soubassement de sable sur lequel elle s’enfonce la fait inexorablement glisser vers les flots comme le blockhaus voisin à demi englouti et qui disparaît sous les vagues à chaque assaut de la marée… Absurde communauté de destin entre un témoin de la pire des guerres qui ait jamais eu lieu et une habitation qui abrite le souvenir des bonheurs possibles de la vie… Je ne peux m’empêcher de penser à la *main qui a refermé pour la dernière fois les volets de la maison, sans doute à la fin d’un bel été, après toute une saison de baignades et de rires !… Les rêves, comme les cauchemars, chavirent et se disloquent…

*Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose; quelqu’un gémissait, ou bien riait tout fort comme s’il échangeait une plaisanterie avec le néant… Virginia Woolf, La Promenade au phare.

 

Texte et photo : Françoise Gérard

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