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… quand certaines nuits sans sommeil, nous nous parlions frénétiquement, nous nous trompions, nous confondions le je et le tu, je disais je pour tu, elle répondait tu pour je, mais c’était pas très grave, nous étions sur le lit assis en tailleur, entre nous il y avait souvent un bol de maïs à pop-corn où l’on plongeait nos mains en même temps, elles disparaissaient entièrement à l’intérieur, avalées, nous sentions en dessous nos doigts se frôler parmi les grains, et il n’y avait non plus jamais de ruptures entre nos phrases, nous étions la bouche de l’autre, les phrases s’enchaînaient, continuant l’une l’autre, échappant à nos propres desseins, étrangères en cela que nous ne savions plus qui les avait commencées poursuivies ou achevées, elles étaient en outre ponctuées par l’éclat du maïs transformé en pop-corn dans nos palais dès qu’on l’y fourrait, ça faisait de drôles de bruits en sourdine, et à ce signal un chat noir s’asseyait sur le rebord de la fenêtre, c’était le troisième point du triangle qui veinait nos nuits. Le chat régulièrement, sans que ses yeux jaunes ne cillent jamais, faisait à peine mouvoir ses pattes en légères et imperceptibles percussions, les soulevant et reposant à peine, en des séquences plus ou moins longues, comme s’il codait du morse, retranscrivant peut-être nos délires qui ne s’attachaient à rien, nous parlions de quoi nous parlions-nous, bien sûr, et sans parler du reste, dessous les tables, nous décrivions souvent par ordre aleph-hébété une lancinante litanie, phylactères voltigeant dans l’air, qui incluaient le décompte exact de nos items corporels, la déclinaison de nos identités multiples, la liste des livres lus et leurs impossibles exégèses, des résumés en trois lignes tronquées de films vus au périscope, le compte de nos dépossessions en progrès, la liste des personnes que nous connaissions et la description précise de leurs vies faits gestes, investissant ainsi un nombre d’existences limite.

Échappant ainsi à nos propres destinées, nous savions qu’en restant face à face, tout bougeait autour de nous mais que nous étions infranchissables, inaltérables comme le diamant.

Nous finissions par nous épuiser et nous endormir brusquement sur le couvre-lit, le chat se retirait en faisant à peine mouvoir le rideau (qui au bout de quelques mois s’était à l’endroit du passage légèrement décoloré) en comblant je ne sais quel trou de la nuit.
Et nous nous réveillions aux deuxièmes matins, comme des étoiles tombées, préparant notre petit déjeuner sans un mot, maussades, nos fréquences encore mal rétablies.

Texte : Gabriel Franck