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clint eastwood

Il se peigne, enfile sa chemise. Il y a celle de la semaine, celle du dimanche. Puis celle du dimanche devient celle de la semaine et une autre l’attend au bout de la semaine. Il arrive au dépôt. Il embarque son chargement. Il aligne les bouteilles, pesantes ou moins pesantes. Il y a ce qu’on doit déposer dans les magasins et puis ces endroits où on livre à domicile, de particulier en particulier. Ce sont des personnes clientes depuis longtemps vivant dans des immeubles anciens, avec des commodités presque antiques. De vieilles HLM dans des banlieues ouvrières, des collectivités mais pour lesquelles on sait pertinemment que cette offre est une prestation coûteuse mais humanitaire. Il ne se préoccupe pas de ce genre de foutaises. Lui il livre, il fait pas la charité. Il y aurait des humains ayant besoin de son aide? Non mais tu rigoles, il n’y a rien écrit du tout sur son front. Il est donc au dépôt. Il révise son parcours. Ce jour, il passera le matin dans la partie Ouest et puis il fera la vingtaine d’appartements du quartier En Dévin. Il songe qu’il faudra manger du solide. Tous ces abrutis de clients habitent dans les étages. Comme il aime manger, ceci compense cela.

Cette vie monotone. Est-ce que ça lui convient? Il fait comme ça à longueur de temps des choses identiques et ça lui donne la sensation de payer avec une régularité de métronome ses échéances de vivant. Je fais je prouve que j’existe. Sinon peut-être que la vie l’oublierait? Une sorte d’inquiétude. Ne pas être exactement à la hauteur. Il s’est choisi une altitude supportable, qui ne l’engage à rien, ni à se surpasser ni à s’en foutre. Juste quelque chose qu’il peut faire sans souffrir. Quoi que… Il reste bien au fond de sa conscience l’idée qu’il vaut plus que ça. Plus et mieux que ça et qu’il aurait droit à meilleur sort. Il mérite infiniment plus mais la vie ne veut rien lui donner. Pourquoi? Est-ce par ce qu’il est radin avec elle et qu’il vit petitement, que rien ne lui viendrait en retour? Pour lui, l’échange n’est pas dans l’ordre naturel des choses. Il a dans l’idée que l’on doit recevoir selon ce qu’on est et non ce qu’on fait. Il a dans l’idée que tous ceux qui ont plus à qualités égales de savoirs et de bonté, à qualités égales de natures, tous ceux-ci sont des trafiquants ou des spoliateurs. Ils vivent mieux à ses dépens, à lui.

Il nourrit chaque matin son grand corps, il le gave. Il forge ses poings dont il use pour des bouteilles de Butagaz et qui lui vaudraient peut-être d’être un grand boxeur ou un catcheur. Il gave le corps, engloutissant presque debout un grand bol de café noir, une demi-miche de pain et une motte de beurre jaune. Le beurre, il dit que c’est pour le cerveau. Il n’a pas tort le cerveau consomme le gras avec appétit. Ce cerveau qui n’a d’autres fonctions dans la vie de Foulques que d’accomplir les travaux d’entretien d’usage du corps et d’alimenter des pensées en boucles comme sur ressorts. Un jour il a eu une pensée, sur tel ou tel sujet, et maintenant c’est comme une incessante reprise de celle-ci. Par exemple les Noirs, dont il est convaincu que tous rêvent de devenir blancs, et qu’il a pris en pitié à cause de la maladie de peau qui les couvre de cette honte sombre. Il les regarde avec un gentil sourire. Il pense que c’est la moindre des choses qu’il puisse faire. On ne s’attaque pas aux moindres. Ça il le sait d’instinct. Les petits, les moins chanceux, on n’y touche pas. Faut avoir un certain honneur et puis on lui a appris ça. Ou alors il l’a appris tout seul en se faisant tabasser enfant, tu vas bosser ou je te fiche du ceinturon? Les Noirs, c’est un de ses dadas. Avant, dans sa jeunesse il n’en avait jamais vu un seul. Il avait entendu dire. Et puis un jour, soudain, incroyable, un Noir avait traversé le champ derrière sa maison. Un homme de couleur. Il en avait eu pour des jours à tenter d’accepter cette nouvelle évidence. Le Noir pouvait arriver sur ses terres et il allait devoir s’adapter à ce paramètre inadmissible.

(partie 1 parue hier 25 octobre 2016)

 

Texte : Anna Jouy