Étiquettes

nocere-1

Ce jour-là la pluie tombe en hémorragie. Un automne tremblant de tous côtés. Secoué par un vent  de charogne. Aucune clarté dans ces douleurs infligées. On s’éternise dans une nuit qui enferme la planète dans un linceul. Il semblerait que les temps modernes en retrouve l’odeur. Et qu’ils distillent  à nouveau leurs poisons et leurs anesthésiants.

Je lis quelques informations sur mon smartphone. Tout cela est si contradictoire. S’enchevêtrent tant de nouvelles complémentaires ou parfaitement étrangères les unes aux autres. Je finis néanmoins par distinguer un fil rouge. Un continuum. La masse cancéreuse  d’une idéologie  morbide, qui se reconstitue, ou renaît ou se réinvente.

J’avoue ma confusion. Ma faible importance en ce monde d’exil qui semble déménager littéralement (« il pleure, il est barbare »).

Ce monde mutant qui s’incline sous le poids de l’homme mais porte la science à son apogée. Au fond, l’avenir pèse bien plus lourd que le présent.

Car on ne peut rien sinon s’enlacer contre les cruautés, et fuir les êtres sans affect. Ceux qui soufflent leurs menaces et répandent leur fiel. Leur seule histoire.

Aucun homme ne veut mourir. Mieux encore, ils veulent se perpétuer. Combler leur désert. Ce quai vide. Ralentir le galop de la mort. Il n’y a aucune récompense à la vie, aux plaintes impressionnantes qui jalonnent  les destins.

La guerre, et ce qui la précéda, ne furent qu’un reniement. Un de plus. Depuis la nuit des temps, il n’est question que de cela. De renoncements. Du mal, de sa propre mort puis de sa renaissance.

Comme si le voile de l’aveuglement retombait invariablement sur les consciences. Fatalité de l’accablement. Sortir de ce néant demande tant d’efforts, de joie, de caresses célestes, que cela peut sembler impossible. Pourtant rien ne transfigure plus puissamment la sombreur qu’un chant de vie. Ne plus être mort à soi-même. Revoir son ordinaire rassemblé. Après avoir traversé ce que l’on devait découvrir. On en ressort boiteux, affublé d’une canne et d’un passé plein d’ombres et inquiétant. Chercher un sens, ressentir un frémissement…La chaleur d’une lumière.

Pendant qu’ici coulent des jours noircis  par une nouvelle déflagration, je replonge  dans cette vie où s’étalent l’absence, les espérances laissées et où résonnent  les cris prolongés. Je me perds dans ces décombres, je cherche à comprendre cette rancune abominable qui s’est emparée de nous, au point de nous détruire à notre tour.

Ce témoignage, il faut le porter pour éveiller l’étrange désir de la connaissance. Et pour cesser de souffrir aussi. L’âme, blanche apparition, réclame toujours son dû.

Son reflet dans mon esprit me prouve que quelque chose a su triompher de l’oubli. Une chose que je caresse depuis toujours sans le savoir. Que je pleure et réclame.

Et qui se dégage de ses chaînes pour des étreintes charnelles, probablement violentes. Déterminée à mettre en déroute la peur étouffante. Affronter ce feu humain qu’est la guerre. Retrouver son intégrité. Une sorte de complétude, en dépit de l’imitation qu’est devenue mon existence.

L’histoire posthume est, dit-on, dangereuse. Elle a ce pouvoir de dérégler le présent. Elle le trompe ou le rectifie. Une pénitence édifiante, un aveu mystique qui hante les heures sincères. Nous sommes devenus une espèce de solitaires. Arc-boutés sur nos souffrances et nos libertés. Au fond, c’est la même chose. Tant la doctrine du mal et du bien ne veut plus rien dire.

Jusqu’à la saturation l’angoisse m’a submergé. Des couches successives de hachures, de biffures recouvrant les fragments de périodes indistinctes. Une à une je veux à présent les dissocier. Retrouver, dans ce maelström qu’est la ville, les messages et les parcelles d’images qui demeurent. Ce réel si longtemps impossible à approcher. Vaste champ de ruines, symbole de la mort.

La crainte qui s’est emparée de nous, l’effort universel pour oublier – parce qu’il faisait finalement échos à la fin de la guerre, à toutes les séquelles – et le silence abattu pour des décennies, ont semé des élans dévastateurs.

Le chemin est donc : d’une solution finale au final apaisement.

Je sais bien qu’il n’existe pas de « panseurs » pour ces blessures. Que les mots ne servent à rien pour ces combats. Je regarde le soleil décliner. Rêve de hauteur, d’un truc céleste. De célébrer la fin de cette parenthèse. C’est un feu qui s’est allumé et qui ne s’est jamais éteint. Un incendie qui se propage depuis des décennies. Il emporte aujourd’hui des cités antiques, des peuples entiers. Et continue d’embraser les familles rescapées. Enfin, ce qu’il en reste.

Toutes ces haines amassées, des fureurs, il est temps de les éteindre.

Paris, échos d’une fin d’après-midi, se transforme lentement, se lave des scories. Souvenirs à présent décédés, pour laisser la place, saisie de mélancolie, à des couronnes d’argent, à des cris étouffés.

Mon humble prière pour dire c’est fini. « La mort choisie qui n’est pas déguisée ».

Dans cette nuit infertile, pas de confesseur, plus de vertus. L’être intérieur, son espoir vain, perdu parmi les fantômes aimés. A penser qu’un soupir est un mot.

Cet intérieur pour toujours plongé dans le noir.

Je comprends clairement comment l’enfer de la guerre n’a jamais fermé ses portes.

Cet éclat guerrier ressemble à celui de la dépression. Au reflet d’une eau qui roulerait sans fin. Mourir en exposant, comme une peinture au visage, son origine. Mourir sans blâme, en se taisant. Elle dit : je ne serai plus tourmentée.

C’est ainsi qu’il convient de saisir son existence secrète. D’attribuer ses jambes et son sexe à une sorte de Dieu supplicié. L’égarement de tout un monde. Son refuge massacré. Un écueil différent s’est présenté à elle, mais non moins redoutable.

Fuir le danger ultime. Puis ces choses devenues criminelles par la force de cette paix arrachée à l’impardonnable.

A cet instant où je me voyais mort, libéré si glorieusement du poids du langage, je rencontre la pensée, j’aperçois la source.

Où tous les mondes se sont perdus.

Le mensonge, ce projet austère, dans les jours augmentés de terreur et du meurtre collectif. Et lorsque j’ai refusé le rôle de martyre, rétif au sacrifice, il a bien fallu que je m’écarte du sentier mortel sur lequel les tueurs tentent de nous conduire.

« La milice du Christ derrière son enseigne s’ébranlait lentement, craintive et clairsemée ».

Alors que puis-je faire du savoir ainsi déterré ? Pris au piège de la vérité. J’ai compris ta croyance. Puis le sens de tes faits et gestes. Ton parcours de vie. L’éclat vivant que tu as diffusé autour de toi. Alors que jamais tu n’as pu te séparer de la peur horrible.

Il me faut entendre ses propos. Les isoler dans le magma informe de mon présent. Douleurs et mégapole…Cette immensité dans laquelle je me sens bien. Dans laquelle justement mes douleurs s’émoussaient.

Je n’incline plus vers la complaisance dans ce cadre. Il ne le permet pas. Il est comme un océan. Il faut l’aimer et même le chérir. Se laisser porter parfois.

Et ne pas ignorer ses lois, frappant comme l’éclair. Rien ici ne vient me confondre et me ramener à mon impuissance. A ce physique déclinant. Tout s’élève et me porte.

« Aussi longtemps que dure la ville » je suis entier. Elle dépasse la clarté la plus pure et demeure un cœur battant.

On y distingue des substances toujours renouvelées et l’espoir toujours de ranimer les souvenirs. Même les plus pénibles.

Même si l’intrus s’immisce quelque part. Comme un spectre tout simplement. Une menace sourde d’abord. Longtemps indéfinissable. Mais qui n’en répand pas moins sa haine. Cette garce qui ressemble trait pour trait à une maladie. Et qui empêche de sacraliser le vivant.

Elle ne dit rien des efforts qu’il faut accomplir, des évidences que l’on tait, que l’on pressent, que l’on s’oblige pourtant à garder pour soi. Cela ne déprime pas la vigilance. Au contraire. Ça l’aiguise. Et c’est, bien sûr, le plus douloureux. Savoir et se taire.

C’est tout un monde que l’on cache. Avec lequel on a des relations pénibles. Moi-même je m’interdis toujours d’ouvrir cette pièce, où j’ai entreposé tant de visions qui ont fini par devenir des faits.

Quand le meurtre est politique, qu’il s’inscrit dans un dessein pseudo-historique on sait tous qu’il se légitime, qu’il perd ainsi sa dimension d’intimité condamnable et condamnée.

Apprendre avec le temps qu’il ne sert à rien de retenir le malheur. Qu’il n’y a aucun courage ni aucune beauté à souffrir. Il faut choisir une autre voix. Une autre voie. Avant de perdre son éclat, sa présence presque animale. Et passer de l’autre côté. Âme et avatar. Devenir opaque.

Ce déferlement de sensations négatives qui annule les faits et sculpte un autre visage. Un visage qui supporte tant qu’il n’arrive plus à exprimer autre chose que de l’angoisse. C’est comme ça que le désir disparaît.

On dirait que l’air a retenu les années passées, que toutes les vies antérieures et les lieux, ce qu’ils ont été, ont la forme précise des immeubles taillés, lourds ou légers. Je voudrais pouvoir déchirer cette impression mais c’est impossible. Chaque époque semble acharnée à s’autodétruire, et s’autodétruit corps et bien. Pourtant chaque époque laisse d’elle-même un écho. Des traces, des bruits même. Que l’on peut entendre à nouveau si on le veut vraiment. Parfois ce sont des plaintes, parfois ce sont des rires.

La félicité se découvre forcément par les brèches et les entrées. Par les rivières qui s’écoulent du corps. Comme le temps qui s’écoule sans heurt. Verticalement. Loin d’une élévation illusoire. La grâce ne descend pas seulement d’un ciel privilégié. Elle se découvre dans l’attention. Le lieu du Christ, c’est un lieu de chair parfumée. Un lieu où le péché a forcément été commis. La contemplation du sexe aimé se confond avec celle de Dieu. « En toi, j’atteins les splendeurs de l’éther ». Je ne partage pas le songe de Jacob. Je ne vis pas du désir du ciel. Je vis du désir d’un corps. Tout du moins j’en vivais. De ce qui l’animait, de ce qui l’habitait.

En t’assassinant ils ont fait de toi un cauchemar, dont il faudrait témoigner. Aujourd’hui je vis dans une douleur permanente, celle de ton souvenir. Ton âme qui s’éternise en moi.

Mon amour, ma vie, je dépose ces quelques feuillets sur ton enveloppe charnelle. Je dois désormais apprendre à t’aimer comme une souffrance. Et faire de cette souffrance un chemin pour te rejoindre.

Avec des rimes de l’autre monde, je quitte ton cimetière. Je distingue à nouveau les morts des vivants. Mon jardin cardiaque redevient si charmant, il se couvre de fleurs. Tes mains sur mes épaules tu danses au rythme de Paris. Je t’attendrai au-delà de la vie. Tu seras vêtue d’un corsage blanc. Tu repousseras l’amour perdu. Cet amour fantôme. Pour ne garder que la belle ombre de ta vie. La saveur des eaux vives qui coulent vers ta mémoire. Celle qui n’a plus l’odeur d’une Eglise. Rien n’est mort qui reste intense, et qui parle de ce qui est parfait. Nous traversâmes Paname et ses gares. La furie de ses bars, de ses visages livides. Mon mal était alors merveilleux, mon cœur silencieux. Avant qu’il ne tombe et se brise.

La nuit a, dans un pli de son manteau, un poignard bien dissimulé. Elle ne se contente pas de dénouer les fils de l’existence. Elle en dissout aussi les formes. C’est le poison et l’oubli. Il est un soir. Il est un matin. Nous sommes tous un premier jour.

 

nocere-2

 

Texte et images : Yan Kouton