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inefficacite

Il y a plus d’avenirs dans le jamais que dans ce toujours. Ces mousses sur les pierres sont des neiges levées du sol. La buée de ma bouche fait des passerelles sur les courants d’air: la grâce est une prise de tabac dans l’ineffable global, une écume sur un peu de pluie. Seule ma bougie prie tandis que je marmonne. Je me devine, prophéties de salon, dans l’état coloré des humeurs, dans le corps entier endolori de métaphores, les porte-fumées. Errer parmi les pierres et leurs écailles pâles. J’essaie d’enfiler ma flemme dans un tuyau, je la pousse dedans. Canaliser son édredon, beaucoup de plumes qui résistent et volent.Me débarrasser de ce à quoi je tiens et ne jamais connaître la paix.

L’hiver bientôt est plein d’oiseaux. Il ne supporte pas la blancheur de son propre chant, sans doute et sans soleil, aussi incongru qu’un rire édenté. La lueur se vidange. Un fleuve serait une tombe parfaite pour le feu de tant de cendres, premiers pas. Une marque, deux marques. La neige en témoigne, d’elle, de moi. Ecrasement et empreintes. Je me retourne. Est-ce que l’on peut se retourner déjà, sans risque? Orphée doit se marrer. Je me retourne mais rien en moi ne tremble vraiment. L’esprit est déjà loin, très loin. Il ne reviendra plus, pas, pas maintenant, se lover dans le nid.

Quelques marches quelques pas. Le quartier s’allonge. Il est soudain interminable. Des carrées, des jardins, des haies mortes où se plaignent quelques épis de fleurs sèches, un pollen de flocons tout autour. Se laisser étourdir. Bulles d’air ou dans le résidu d’effervescence des aspirines. Tu brasses mon mal de cœur avec le doigt. Il faut avancer, dépasser le pâté de maisons. Franchir ces étapes de proximité le plus vite possible ou alors oser allonger le temps et considérer l’ailleurs comme le bout simple de mon soulier. Inefficacité.

Peu de temps. pourtant dehors il va neiger. Oui l’entier du temps sera empli de blanc, empilement. La maison se ratatine et quelque chose siffle dans les tuyaux à chaque nouvel effort de chaleur. Est-ce un souffle qui ferait mal dans la poitrine de la vieille baraque? Je ne sais pas. J’écoute simplement. C’est un premier jour, comme toujours, du moins si je me souviens. Il y a une porte mal ouverte ou mal fermée et qui me garde sur le seuil. Rester et partir, en même temps. Dehors le temps et moi comme un voyageur qui s’en irait faire du tourisme. Je vais, vers, mais quoi encore. Le sol est blanc, pure illusion de chemin, pure illusion de tapis volant. M’en aller. Tout ce déjà vécu cela, fait un identique premier pas. Le plus dur c’est toujours de revenir, de se réinscrire dans le rail sans coke, le rythme ordinaire. Le plus dur, le plus angoissant, cette idée étonnante de faire des choses inutiles ou alors de sentir sans cesse la roue ou la spirale. Se déplacer vers le retour. Inefficacité.

Le jour approche, il monte l’escalier. J’entends son pas claquer dans les étages, ça tourne de palier en palier. Étrange lourdeur s’épaississant à la grimpe. La lumière rechigne à parvenir. Elle ploie sous les échelles, vieille lumière au cœur blessé avec ces éclats d’alvéoles sans fin dans la cage. Son falot balaie et balance au gré des pas. J’attends indécise sa balafre jaune, l’estafilade de son épée. Suis aux arrêts de nuit dans la guérite des portes cochères, petite pute assortie en latex, noire. Et cette tranchée de blancheur qui me viendra tout soudain fera sur moi des trapèzes surnaturels. Je baise un vieux soleil qui peine à jouir: Le temps est bien trop gris.

J’écris, mains dans le dos. Je ne fais rien.

 

Texte : Anna Jouy