Étiquettes

Airs épris.

Nous commencions, là où d’autres depuis longtemps s’étaient estompés. Dans ces zones floues où l’on naît et meurt en même temps. Nous commencions là où d’autres avaient pris le parti des choses, pierres, branches et murs envahis des lierres. Nous commencions là où les autres cessent, comme si leur absence avait soudain fait de nous des sillons neufs et de ces canaux subtils sur lesquels déambulent leurs voiles anciennes.

Nous commencions et donc tout était pur encore, un mot porté sur le clavier, une note qui détonne. Une note lente à devenir, lente à se dissiper. Et cette mélodie à peine qui vient et nous cherche ; qu’allons-nous chanter? Quelle partition tenir, le simple son, la chorale ou le murmure d’un cristal sous le doigt, l’incompréhensible musique des matières? Qu’allons-nous bruire?

Nous commencions. Avec ce bagage mince qui sort des bouches, le dernier et le premier souffle. Une mort est entrée en moi, une autre dans ton ventre. Comme une nostalgie, une peur rampante, longue maturation des lamentations et du revenir. La vie déjà sait sa fin, comme étant sa bogue dure, le point de chaque éclat; toutes les mélodies enflent et puis se taisent.

Nous commencions, apprentis, solistes hésitants, tout en tâtons, tout en questions et chaque mot arrivé semblait si frêle et si parfait aussi que c’était pour nous une crainte, un éblouissement, une surprise déconcertante. Nous étions donc presque oiseau, presque cigale, ou coup de poing sur la table.

Et puis soudain, comme une marée solidaire, des voix encore et des cris et des lueurs de gorge. Tu sais comment cela fait quand tout s’orchestre… Et puis encore, on s’est arrêté. On a laissé ce crin de nuages et d’éclairs dire pour nous avant que de repartir plus forts, plus vibrants. Je m’attendais, tu dirigeais, nous commencions.

Nous commencions à peine. Lequel allait prendre le dessus, lequel dirait plus encore, lequel serait l’oreille lequel la bouche? Qui serait le pas, qui la main et où poserions-nous nos corps? Nous commencions et c’était à la fois la terre à ouvrir et les êtres à faire pousser. La partition n’existait pas. Et des sons, des menus de paroles qu’on nous servait- Pourquoi, pour qui chanter ? Nous commencions et de cet instant qui inspire, qui engloutit l’air et la symphonie des lieux, nous voulions tout et nous en farcir l’abdomen, le gonfler, exponentielle de désir et de vacarme. Nous commencions, pour rugir et hurler. Nous avions l’idée de le pouvoir, nous allions enfanter la tempête et le vent gigantesque. Nous commencions, tu te rends compte! Cette force qui était celle du siphon, des trous avaleurs de sabres de nos ombilics. Nous étions le début.

Et lentement, au détour de nos portées, quand nous eûmes lâcher nos troupeaux, nos singes hurleurs, nos volailles criardes, quand nous eûmes mis le feu à nos trains, nos fusées, quand nous eûmes marteler la guerre, les sifflements de balles, les canons, quand nous eûmes brûler tous nos oxygènes, lentement, si lentement, nous comprîmes qu’il était temps de débuter le discret, l’adagio intérieur et de ne laisser sourdre désormais que peu, des mots, et autant de silences…Devenir les chantres économes.

Nous commencions à transmettre. Nous tendions dans nos mains l’estafette de nos dires, espérant qu’au prochain tour, les autres, les suivants, les débutants d’ensuite, sachent dire mieux et juste.

 

Des morts vous passent leur souffle dans la main. Quelque chose qui palpite et qu’on va tenir. Je ne sais toujours pas qui m’a donné la vie. Quelqu’un de proche ou de lointain, qui m’a trouvée et m’a remis le précieux chargement d’air et de parole.

 

 

Texte : Anna Jouy
Musique : Arvo Pärt, Für Alina