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Jumelles

Le jour se lève.

Encore une journée comme les autres, sans surprise. Une journée de cire, figée dans le temps. Une journée de silence, sourde et muette.

Ils sont partis depuis si longtemps. La maison est vide sans eux. La maison est morte sans leurs rires.

Et nous sommes là toutes les deux, immobiles et abandonnées.

J’aime quand ils sont là, le bruit de leur vie me berce. Il me rappelle celui de la mienne. Il me rappelle la chaleur du soleil sur mes joues, la fraîcheur des vagues sur mes jambes, la saveur du miel sur ma langue, la caresse du vent dans mes cheveux. A travers eux, je vis encore, je ressens encore.

Ils sont partis avec l’arrivée de l’automne pour leur maison en ville. Leur vie est là-bas, rien ne peut les retenir ici lorsque l’été s’en va pas même le spectacle des grandes marées. Ils n’ont jamais compris que l’océan est plus vrai sous le vent d’hiver. Chaque fois qu’ils disparaissent, mon sentiment d’abandon est plus fort.

Ma sœur essaye de me consoler en me disant que nous sommes ensemble. Je n’ose pas lui dire que ne sais plus si je suis heureuse d’être encore là, ou bien si l’éternité me pèse. Je ne sais pas si je pense encore, ou si tout ceci n’est qu’un rêve. Je ne sais plus si j’existe encore, ou si je ne suis qu’une poupée de cire. Je ne sais plus si ce cauchemar est le mien ou celui de ma sœur.

Il y a des avantages à être encore là. Je peux encore imaginer la caresse de la lumière qui traverse les persiennes sur ce qui me tient lieu de peau. Je peux encore apprécier le chant des cigales à la fin du jour. Je ne souffre plus de la faim ni de la soif. Je ne ressens plus la douleur et je n’aurais jamais de rides…

J’avais si peur de vieillir, que mes yeux perdent leur éclat que ma beauté se flétrisse, que j’ai tout tenté pour éviter cela ; un peu trop d’ailleurs puisque j’ai entrainé ma sœur dans cette galère éternelle. Nous étions jumelles, un seul détail nous distinguait, l’emplacement d’un grain de beauté invisible sous nos vêtements que je garderai l’emplacement secret par pudeur. Peu importe maintenant, tant d’eau est passée sous les ponts, emportant les modes et les convenances dans les flots du temps. Tout faire pour que l’on nous confonde, était un jeu que nous cultivions. Nous échangions nos vêtements ou nos places à l’école pour piéger les étrangers. Nous étions farceuses, facétieuses, moqueuses et parfois cruelles et méchantes. Je le regrette maintenant que je n’ai plus le choix. Il n’y a plus moyen de rattraper certaines horreurs que j’aie pu commettre, plus moyen de se racheter. Pourtant, j’aurais toute l’éternité pour le faire.

J’ai souvent pensé que si on en était arrivé là c’est parce que nous l’avions bien cherché, surtout moi. Je le regrette tellement pour ma sœur. Moi, j’ai bien mérité cette punition, comme le disait la mère supérieure du pensionnat de notre enfance : « Tout se paye mes enfants, en monnaie sonnante et trébuchante : chaque bonne action et chaque mauvaise action ! »

Et moi, j’ai ouvert un crédit illimité !

Ce jour-là, je n’aurais jamais dû me rendre à cette fête foraine, je n’aurais jamais dû rire de ce garçon, je n’aurais jamais dû me moquer de cette vieille cartomancienne, je n’aurais jamais dû lui jeter ses cartes à la figure quand elle m’a dit que ma beauté sans bonté ne serait pas éternelle, je n’aurais pas dû me moquer de sa magie de pacotille.

La dernière chose dont je me souvienne est ce corbeau qui planait au-dessus de nous sur le chemin du retour. Le dernier geste dont je me souvienne est d’avoir attrapé la main de ma sœur et de l’avoir serrée très fort lorsqu’il a plongé vers nous…

Mais voilà que je m’agite comme à chaque fois que je ressasse cette histoire de fous !

Ma sœur se réveille, elle va encore s’inquiéter pour moi.

Rendors-toi encore quelques heures ma belle, quelques mois. Ne t’inquiète pas. Tout va très bien. On n’a qu’à faire comme si l’on s’était endormies.  Regarde : la vie est belle et le soleil nous éclaire. Je suis là avec toi, en reste ensemble…

 

 

Texte et photo : Marie-Christine Grimard