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Tentation-1

C’est la plus belle des îles, tout en haut de la mer, où s’arrondissent tes demi-lunes – sculptures endormies dans le jardin de mes yeux clos.

Dans la chair du vent je m’approche vêtue de boue et de feuilles séchées.

Je n’ai pas de portes. Je comporte une table, un vase ébréché, et une assiette de rêves.

Mon livre ouvert dort sur un psaume.

Je sors parfois sur le perron dans un seul souffle,

aspirée par la nuit.

Je regarde alors la lune longtemps. Cette flaque de femme, ce flocon de questions, cloués sur un ciel ou une mer — je ne distingue plus parfaitement ces mondes ; mes yeux d’étoiles scintillent sur ta grève uniquement –. La brume, née de la condensation née de la fraîcheur des vagues nées de la pluie, compose des formes pourpres sur la toile de la nuit. Elle me rappelle un Rothko, et l’air dessine sur ma respiration des volutes dentelées représentant tes courbes, tes soieries. A moins que ce ne soit le fruit de mon imaginaire lithographique dans lequel tu plantes tes griffes d’encre et de sang, et dont j’use des coulures pour rehausser l’horizon décadent de damiers de splendeurs.

Tentation-2

 

Tes ongles ornithologiques ! Lorsqu’ils se prennent dans mes rêves, ma chevelure de cirrus saccade en zéphyrine gémissante ; ma tunique scande sa stupeur et se déchire en orage du soir ; de blondes ondulations courent aux dunes de mon désert. Je semble une mer rouge. J’attends que tu me sépares.

La nacre vibre au fond de mes yeux ; aveuglée, je viens par nappes de songes joindre tes cambres géographies.

Enfermée dans le vent, réduite à ne pouvoir t’effleurer que sur ordre de l’atmosphère, en allées et venues sous le pourpre couchant, je tente parfois de m’évader du sortilège. Mais sans lui, je ne suis qu’une accalmie. Une déchiqueture dans le jour. J’attends que tu me rassembles dans la crinière d’une aube. J’attends d’être le galop du vent, un rai de flamme et de témérité.

 

Texte et jeux numériques : Martine Cros
Librement inspiré des pages 1-4, La tentation de saint Antoine,
de Gustave Flaubert — Bibliothèque numérique Wikisource —
Image au centre du texte : d’après Mark Rothko, White Center, 1950, private collection