Qu’est-ce qu’un prophète ?
Un pauvre dévoré par un ver.
Qui ne fait que trembler et mange de l’amer.
Qui ne peut échapper à cette dévoration.
Qui ne possède plus, même ses propres mots.
Un parleur qui dit le contraire,
mais pas comme tout le monde.

 

Moïse

Cela ne pouvait être que du feu
Dans les brûlis de la steppe

Comment discerner l’incendie de Dieu
La chose étrange

Je me suis approché
par le détour de moi
Par le côté de l’ombre
Par un arc de cercle sur l’arête des pierres
Jusqu’à l’incandescence
C’était      Cela      la flamme du Sans Nom
Bien avant le brisement des Tables
Et l’ivresse de ma colère
Quand le désert semblait encore
La paume sablonneuse d’une main d’enfant nu

Je paissais en ce temps
des troupeaux de laine sale
des bêtes basses à cornes buissonnières
Terrible et seul
Sans pays sans nation
Et devant la Face inconnue
L’assassin le plus humble de la terre

Au soir levant les bras près du brasier
Je disais
toi qui me sauvas des marécages
et des sables mouvants
des noires eaux du Nil
Fais-moi voir
Ta lumineuse gloire

C’était depuis le jour de la Séparation
La plus belle prière qui montât d’un cœur d’homme
D’un cœur doux triste et violent

Premier exode
Quarante sombres années
Quarante années de veille
sous un ciel glacé
Et lui en haut qui se tait
Qui est le silence
Et ne se presse pas de dire son Nom
de Sans Nom
Comment te parlerai-je
sans savoir qui tu es
si même tu es
Ni pourquoi j’ai la main puissante
Quand je l’étends sur le désert de rien

Je serai bien resté près de femme et enfant
Près du père qui offre du sang aux étoiles
avec la toison de ses brebis
Malgré l’ennui d’être trop loin du pays qui m’attend
J’aurai tourné sans fin avec au ventre
la question du retour
Homme en fuite se gardant des lentes caravanes
L’oubli fait chair
Dans la tente de Çippora

Mais c’était une vivante flamme
qui parla
Une flamme orante
qui me pria d’approcher d’elle
Je le fis par le détour de mes pas
Et par le chemin d’elle
Par la piste des trois
Le bois vert sa flagrance et moi

Une terre sainte disait la voix brûlante
Qui oblige à la nudité
Déchaussé les cailloux à blanc sous la plante
La lumière m’enténébra l’esprit
Me recouvrit du voile de son dévoilement

Vivre terrible et seul
Le visage brillant
Haï et craint
Et réprouvé de n’avoir pas péri
Comme une chair calcinée
Qu’on regarde de loin
Pour toujours entre Dieu et la race des hommes

C’était       cela      un buisson buissonnant
D’une lumière de feu
Pas même fixé par l’œil des bêtes
Moi seul ai vu dans la vision
La voix vivante et la prononciation du Nom
Le Nom du Sans Nom
Qui reflète
L’abîme de l’Esprit

Et plus tard être encore ainsi
Séparé
Au milieu de la Nuit
Celui qui monte qui descend
Porte tous les tourments tous les cris
Le rêve inhumain des tribus
Réclamant une terre et du sang
Mais la terre n’en n’est pas une
Pas même pour moi
Qui malgré tout
Voulait vieillir tranquillement
Sur le sein de Çippora

La flamme dans la solitude lugubre
Me dit ce que je devais faire
Mais que je n’entrerai pas
C’est une terre trop lointaine
Et trop en bas
Du dehors je la verrai
En mourant au sommet de moi-même

A quoi sert de gravir si ce n’est du dedans
Si ce n’est un autre soi-même
Qui souffre l’ascension et transforme la peine

Les longs jours de ma destinée       Rien
L’exode       Imposé à seule fin d’être dépossédé
Voir ce qui est en soi de soi et n’en pas passer le gué
Dire      J’ai vu Dieu face à face
Et connaître la tombe en un lieu étranger

Pour eux il s’est levé sur le couchant des monts
Il a resplendi jusqu’aux Pentes
Pour moi qui l’ai connu il s’est caché dans l’ombre
En elle j’étais depuis le jour
Où sur les brûlis de la steppe
Je m’approchai de son ardeur ardente

23-30 novembre 2009

 

Texte : Serge Marcel Roche