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Le fumeur

Victor avait vidé son verre et sorti sa pipe d’une poche de sa veste. Il la bourrait lentement avec des gestes minutieux. La taille redressée, il semblait avoir repris le contrôle de lui-même. Il s’avança jusqu’au poële ronflant pour prendre le tison. Sa stature de colosse recouvrait de son ombre la totalité de la pièce. Pareil à Vulcain, il saisit le fer rouge pour transmettre le feu au tabac, et aspira bruyamment comme un soufflet de forge. Aux yeux de Julien, il était soudain redevenu le héros de jadis, l’homme libre et puissant qui commandait aux éléments, à l’égal des dieux. Il n’y avait plus de passé, de présent ou d’avenir, le temps n’existait plus, ou plus exactement, la personne, l’être de Victor se dilatait dans un instant infini, paraissait occuper à ce moment précis tout l’espace que peut embrasser l’éternité. Julien reprit espoir, il ne serait jamais ce mort-vivant qu’il avait entrevu quand Victor s’était affaissé sous le poids de ses souvenirs et de ses regrets mélancoliques. A l’angoisse de l’anéantissement succédait l’euphorie de la plénitude d’être…

Victor remit le tison en place. Sa pipe bien calée dans la paume de sa main gauche, il en tira encore quelques bouffées pour s’assurer qu’elle était bien allumée. Puis il la fit passer de sa main gauche dans la droite, se baissa, caressa derrière les oreilles le chat du café qui se retourna sur le dos, béat de plaisir, abruti de chaleur, repu par ses rêves de chasse. Pour se relever, il prit appui sur une table voisine en poussant un soupir d’une tonalité particulière qui fit à nouveau se fissurer l’armure du héros… Mélange de douleur physique et de chagrin, d’amertume, de simple lassitude peut-être, l’usure de la vie, l’envie et la crainte d’en finir…

Julien avait déjà entendu son père soupirer ainsi, mais sans doute avec moins de tristesse – ne disait-il pas souvent:  “ Malgré tout, ensemble, on est heureux… “ ? – et davantage de fatigue, car il portait souvent la main au niveau de ses reins et son dos se voûtait de plus en plus. Quand donc pourrait-il laisser son corps si malmené se reposer, libérer son esprit de la hantise que sa famille manque du nécessaire, se promener sous le soleil sans arrière-pensée, et peut-être revoir la mer qu’il n’avait plus jamais contemplée depuis une expédition fameuse entreprise avec des camarades de jeunesse et qui nourrissait encore son imagination le soir, à la veillée, ou pendant les repas de fête… Cet homme, mon père, pensait Julien, n’avait pas cessé de travailler comme une bête de somme depuis qu’il était enfant. S’il était vrai que, depuis la faute originelle, l’homme était condamné à gagner sa vie à la sueur de son front, Julien ne voulait pas croire que Dieu avait voulu le réduire en esclavage, ni chargé les riches d’organiser le châtiment des pauvres. Rémi, le communiste qui était responsable de la section de l’usine, n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer l’exploitation de la classe ouvrière par les patrons, qui “ crèvent de trouille à l’idée que le peuple s’émancipe “…

“ Mais qu’est-ce qu’on attend? “, martelait-il à chaque réunion, “ Nous sommes leurs bras, leurs richesses, leur puissance, sans nous, ils ne sont rien, camarades, rien que des boursouflures cyniques qui se dégonfleront à la première chiquenaude que vous oserez leur infliger! “

Julien sentait ses tripes se nouer quand Rémi parlait comme ça. Un jour, oui, un jour… Les aristos avaient été balayés, ce serait le tour des bourgeois ! Il se jurait à lui-même que son père ne prêterait plus longtemps son dos au transfert capitaliste des marchandises, libre échange pour une poignée d’individus, asservissement pour tous les autres. Rémi disait que les masses laborieuses étaient mûres pour s’emparer des outils de production, c’était une question de semaines ou de mois, pas davantage, il suffisait d’une étincelle…

Texte : Françoise Gérard
Image : Paul Cézanne : le Fumeur
(l’image peut être agrandie par cliquer dessus)
reprise de 2 mai 2014