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chapter one 02

Jamais comme cette année-là, je n’ai eu autant le sentiment d’être des poupées de son que j’avais possédées dans mon enfance. J’ai été, passé composite, comme elles, subissant toutes les volontés se jouant de moi, trimballée aussi partout par mes propres caprices. Je fus, connexions démantibulées, loin de la réalité et la détermination. La perte-même de qui j’étais : un corps en lévitation dans l’existence serait une assez bonne appréciation.

Je me suis vidée de mon contenu chaque jour et la nuit et comme par une sorte de mécanisme d’usine, je me suis remplie, identiquement, d’un matériau grumeleux, la garniture pop -corn accompagnant naturellement mes scénarii. L’aube revenue, plus ronde qu’une bouée, plus tendue qu’un canot, prête au fond à laisser le courant faire de moi à nouveau son joujou.

Cette impression, je ne suis arrivée à mettre sur elle cette image que maintenant, et presque sans difficulté. J’ai vécu cependant, malgré et avec cette sensation d’être à la fois pleine de matière ne m’appartenant en rien et vide de ma propre substance. J’avais une enveloppe, de quoi « écrire » devrais-je ajouter pour filer la métaphore, mais j’ai glissé, au milieu de mes mots, des prospectus, des images, des cartes postales au mieux, sur lesquelles je laissais des emprunts et des sceaux bien loin parfois de mon territoire.

Chaque matin, je me suis levée, avec ma propre inconnue, un paramètre neuf, une présence non encore apparue. « Habitée » par un personnage ou un autre, qui se mettait soudain à m’imposer des pensées, des désirs, des gestes. Et j’ai suivi, médusée sans doute par ces étranges avatars sortis de mes paupières au moment même où je les ouvrais, par ces lignes de vie et ces projets dont je ne comprenais encore ni les tenants ni les aboutissants.

J’ai été ainsi. Quelque chose programmait mon éveil, souvent dans le cœur encore noir d’un rêve et aussitôt mes cils entrouverts, je me savais être entrée dans une nouvelle part de l’histoire qu’il allait me falloir jouer. Parfois le réveil me faisait endosser des caractères fort agréables et parfois j’avais des boules d’épines dans les mains à découvrir qui s’était levé en moi.

Le plus dur a été tout de même de surgir de la porte de l’aube avec ce sentiment d’abriter un homme grossier revenant de la chasse aux poules, d’avoir vieilli considérablement, ou d’être malade, diablement gonflée d’un hélium orgueilleux. Je ne réalisais pas la métamorphose – comment une larve aurait-elle pu comprendre le secret de la soie- je la vivais. J’étais bel et bien une poupée, toute requinquée du son perdu. Dans mon enfance, ma mère parlait d’un hôpital pour ces dernières. Je réalise maintenant qu’elle devait me dire cela pour me consoler des malheurs de l’une d’entre elles, tandis que je voyais, et cela encore maintenant, de verts couloirs où se promenaient des infirmières et des chariots de colles et d’aiguilles à coudre.

Ecrire. Tiens donc. C’est une bizarrerie qui ne peut se révéler que hors de son ombre. Avant, cela ressemble à la pêche aux gros, munie d’une passoire et voir qu’ils en réchappent juste à cause des trous. Je n’ai rien sorti de l’ombre que je puisse définitivement appeler une histoire. Il me fallut de nombreuses gestations nerveuses pour voir apparaitre le visage d’un matin qui me ressemble un peu.

Je n’aime pas l’idée d’un théâtre, d’un castelet dressé, dans lequel on aurait mis à vivre et croître ce fretin de personnages. Pourtant donner à la figur, à la marionnette une vie vraie. Il ne s’agit pas vraiment non plus de mutations, comme pourrait le laisser entendre l’idée de la larve et du bombyx. Les pelures humaines renferment en leurs mains caressantes une aventure toujours nouvelle. Pas de stades de maturation, non. Ces étapes-là sont d’un autre ordre et ne sont pas celles de l’histoire, même si elles ont existé, ailleurs, dans d’autres bulbes. Ce n’est pas dans la succession pénétrante de la vie que se sont vécues ces événements mais dans le sursaut, dans le tressautement impromptu. Chaque matin. J’ai bondi du coq à l’âne dans ces figures, passant d’un esprit à une autre psychologie, sans n’y voir et n’y chercher ou trouver aucune marge de progrès. Je n’ai pas marché sur un chemin, mais j’ai tamisé une place sur laquelle se tenait une foule, quantité de gens qu’il me fallait « tester », pour les faire vivre un jour. L’histoire, comme une garde-robe dont j’essayais compulsivement les parures, ne sachant du tout si la couleur ou la forme allaient s’ajuster à mon corps.

Texte : Anna Jouy