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Sylvia Plath

Descendre. C’est un verbe d’action et puis un coup d’état aussi : des cendres. L’escalier, marche après marche. Compter ces dernières; je ne remonterai plus. Prendre mon temps. C’est le dernier moment, l’ultime entrée dans la matière. Et cet antre est ma substance, la cave. Je dis, je monologue, je soliloque « cave, cave, oh ! cave, caveau, caveau … » J’épèle ma descente. Je l’articule, de la rotule à la cheville ; j’ouvrage soigneuse ma chute. Les enfers ont interpellé Orphée.

Je surveille cette heure, attentive à ce que le soupirail me laisse atteindre, indemne encore, la terre battue, le cellier. Je suis mûre moi aussi pour l’hiver, pour l’hiver qui vient, pour le fruit qui doit tenir sa morte saison, pour les tubercules de mon crâne, pour le coke qui brûle. Je suis mûre moi aussi. Cueillie, ramassée autour de moi-même. Je rejoins la nuit où plus rien ne devrait bouger, où je resterai fruit secret, là.

J’ai repéré l’endroit où je pourrai m’escamoter de la lumière, m’abstraire du regard, de la faim des autres. Patienter dans la mort. J’ai trouvé, j’ai creusé, j’ai gratté. Longuement. Ce fut d’abord un jeu, une idée d’enfant encore mais j’ai trop vite grandi à ce passe-temps. J’étais Monte-Cristo et puis le secret des vieilles momies. Le mur était sans rigueur, sans opposition, alors j’ai compris. Compris combien il allait être simple de forer là, la cachette, la tanière des mots que je porte. J’aurais pu y glisser mes phrases, mes bribes, mes poèmes. J’aurais pu y glisser juste quelques feuilles, un cahier tout pareil. Mais le mur le veut bien, il veut me garder, moi, toute entière, la source, la mine de ces éclats. Le mur veut m’absorber, il veut me veiller.

J’ai pensé à tout, sauf à l’heure. Celle-là, je l’ai laissé venir. Il fallait l’apprivoiser cette dernière heure, me tenir dans cet état second où elle peut rôder sans laisse et sans l’effroi des gens vivants. Je savais qu’elle allait venir. Je fus chasse-heure.

Alors me voilà, dans l’encoignure de la pierre, entre quelques briques, la niche que j’ai vidée, descellée, de ce rouge de sang et de ciment sans force. J’ai plié là mon corps, je l’ai plié en deux, comme un carton de fête après la fête. J’aurais dû sans doute le déchirer, mais j’ai toujours cette façon de tout faire à moitié, des bouts, des commencements, des essais. Alors la chair aussi, je ne l’emboutis pas tout à fait. Quelqu’un d’autre l’achèvera à ma place, me dis-je. Il me finira mieux que moi, saura corriger mes fausses pliures, l’imprécis de mon geste qui veut que je ploie. Et casse.

Je me glisse dans ce trou horizontal, le tunnel, comme un morceau de viande entre deux tranches de pierres, entreprise. Je sais bien que c’est là ma place, la place de ceux qui cherchent ni la vie ni la mort, mais cet entre qui recèle l’unique secret. Je me dis que c’est là, et que la vie et la mort me parleront, m’expliqueront l’énigme, l’innommable clandestin qui ne démord pas des dents du dieu. Je me glisse, je m’enfile, je m’enfonce. Je n’ai même plus besoin de me tenir. J’ai confié aux murs devant derrière dessous dessus ma caution à payer à la gravité. Je n’ai eu besoin que de mincir mon souffle et m’y enchâsser.

Maintenant j’y suis le corps, j’y suis l’âme. J’y suis la sécheresse. J’y suis la poussière.

Des idées me viennent par vagues de fatigue. De quel manque vais-je mourir ? La soif, l’air, ce sang raide mort, ankylosé ? D’avoir vendu mon âme à ces cellules mortes, le cœur pétrifié ? J’y pense mais cette longue patience de mourir, sandwich d’angoisse, dans l’indifférence de la maison…. Et les yeux clos, je rejoins des zones creuses, où les tombes sont de larges et banales fosses communes, dans lesquelles il fait bon pourrir en tas groupés d’humains, mes frères…

 Texte : Anna Jouy

Dans son roman La cloche de verre, Sylvia Plath évoque en quelques lignes, avec une pudeur incroyable, un moment de sa vie de jeune femme. En effet, à l’âge de 21 ans elle s’emmura quasiment, dans la cave de sa maison et on ne la retrouva que trois jours plus tard, avant que de l’enfermer dans un hôpital psychiatrique. Une expérience extrême que l’on comprend à posteriori comme une métaphore intuitive et terrifiante de l’effroi qu’elle ressentait de n’être d’aucun monde, et de l’instinct en elle qui la poussait à se faire sa place, juste entre des murs.

Une sensation telle que la vivent souvent mais de façon moins urgente peut être tant de poètes.