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Femme dans le vent, Steinlen

Oui ce matin-là, vous êtes venus jusqu’à ma porte mais la maison était fermée. Volets clos. Personne. L’espace disparu, derrière un mur gris et un gros cadenas. J’ai rétréci les 4 murs, plus serrés encore. J’ai tiré le lacet barbelé. J’ai remis le sauvage au corral. Besoin de sentir le centre qui s’évanouissait de plus en plus, ce qui se passe avec les cailloux qui ricochent sur la surface et puis s’enfoncent, le cœur du blog percé et chaque jour recousu d’indifférence. Je sais que ce n’est pas amical, que ce n’est pas solidaire, que c’est balayer bien vite l’importance que pourtant je trouve à vos venues. Il y a des gestes à faire dans l’extrême urgence. Saisir le moment où la force nous le permet. Je reviendrai certainement, je l’espère, plus authentique. Je n’aimais plus la parade, l’effort de séduire, la recherche éperdue de l’écho. Il faut maintenant écrire, me savoir un peu plus solide et engranger les valises du temps et des essais.

Les cosaques seront la poste restante. J’ai choisi cet endroit, pour la mer, l’étendue. Ce serait sans doute quelque part dans ce genre de pays plats que je vivrais au mieux la liberté d’écrire.

Voici mes cartes postales met postzegels van Jan Doets

Ma vie est souffrante, ma jambe, un arcane de vent. J’arrondis les douves de la fuite.
Je froisse le dur, l’entêté bois debout ; on sent qu’à la couture morne des siècles, il écrit le verset de l’espace. Il cercle l’infini, le vin noir d’une vigne sans jardin, sans pierre et sans tanin.

La fuite vous dis-je …

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Dans le libre espace, la chambre blanche, la clinique de l’oubli.
Dans l’entre draps, le ciel qui flotte, l’écume du matelas, ce sandwich de lumière.
Ramper ici. Tourner, frotter le corps jusqu’à ses passions rouges, cela durera longtemps, longtemps. Et ce blanchiment des os dont on me prédit l’avenir. Et cette pureté de vierge dont on m’invente sans fin l’existence. La page qui s’essuie de l’horizon, le pâle est un endroit où pourra couler l’encre sans voix qui est mienne.

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Déterminer son point de solitude comme son point d’eau. Le désert est une carte à se méprendre. Des dunes, des creux et de beaucoup de sable. Le temps, donc le sablier. L’étendue du temps.

Je paramètre cet oasis, il est quelque part là où se pointe le sein, le cœur, le sang. On peut supporter l’île si l’océan n’est pas éternel. On peut cesser de fumer quand on sait pouvoir recommencer. On ne supporte la prison que dans l’éveil de l’échappée. Il le faut. Ces enroulements dans la cendre, ces badigeons d’invisible ne se peuvent que dans l’espérance de la réapparition. J’enfile la momie dans l’idée nécessaire qu’après les catafalques des jours, mon visage ou mon corps, du moins quelques os et des bijoux pourront attester que je fus.

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Le vent. Apprendre par les pores et voir le sens fluctuant des messages advenir. Je me mets dans le flot, dans le courant d’air. J’ouvre les bras, pas toujours, parfois je ferme et serre, pour une caresse sur la boule de nerfs que je suis. J’essaie alors de savoir quelle matière me forme pour n’avoir aucune douceur, aucune légèreté, aucune transparence. Le silence m’appartient, lui seul réagit et résonne à la harpe du vent. Le souffle passe, et dedans au profond, les vibrisses de la parole se mettent en mouvement et dansent. On dirait du corail ou des algues, agités, appâtés par les circulations invisibles des éléments.

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Et si je ferme mon visage, le rendant blanc et sablonneux, poudres dessus, me recouvrir. Si je le ferme, les forêts ont quand même leurs fenêtres barbares. Tu sais que je tire à moi les clairevoies, mon corps veut son duvet de cercueils. Et moi y compris qui me couche dans le couloir du soleil, cadrage horizontal. Flicflac de secours pour les désirs rompus. Là-haut et là en bas aussi, le monde existe, dis-moi ce que ça change…

Et si je ferme mon visage, couvent de secrets, que je me tienne au périmètre des miradors, le fusil sur l’oreille, un crayon de fortune, c’est toujours la même rumeur qui court. Tu sais que j’écris, il me manque toujours une lettre, la tienne, dans le tirage au sort. Maldonne de loto. Dans cet effacement, il y a une force explosive, bien pire que tes propres voyelles. Je te laisse légiférer l’oubli, dis-moi ce que ça change…

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Choisir alors tendre. Ce penchant qu’a mon ciel à détourner la tête. Ailleurs. Dans la compagnie d’un soupir, d’un monocle, d’un détournement de vacarme, entée d’une camisole de peau, papilles laquées d’un savon aseptique.

L’épuisement de ma voix qui disparait de l’espace et du saisissement, cavalerie fantôme dans les steppes, l’écroulement des constructions, piliers de bar, à l’aube un dernier pour la route ? Le livide gagne les canaux du fluide.

N’entendre plus qu’une pluie piquant les bûches froides, ce « pépié » du bois qui a rendu tout feu, tout flammes. L’escarbille du son, la pluie joue des substances de moineaux. Je m’étonne des grains solitaires du nuage qui chutent du ciel pour me parler, animer l’âtre mort, fidèles d’un drôle de dimanche.

Essorer et serrer, drainer l’espace de t’entendre. Revenant, passant et disparaissant, tu files. Et je ? Gare perforée de trains, la cible fléchée des TGV du voyage. Espérer seulement que le taraudage emportera des bribes, des pelures ou le grain de folie qu’il y a dedans mon corps. Désherbage de l’immobile.

Suivre le lierre du poème, s’en ensorceler, il faut bien croire au ciel. Osmose et dividendes, demain qu’un tamis ramé, quadrillé de ses éclats.

Mon être se distord et à force qui sait ferais-je bientôt partie de ton paysage

 

Texte : Anna Jouy
Image (agrandissable par cliquer) : Théophile-Alexandre Steinlen (Lausanne 1859 – Paris 1923) : Femme dans le vent
Vidéo : « Nuits d’absence » , paroles : Jean-Roger Caussimon, musique : Léo Ferré