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marcher à l'ombre

Nous avons beaucoup marché. C’était une de ces activités qui ne nous coûtaient rien ni en argent ni en mots. On pouvait passer pour unis de cette façon, l’un à côté de l’autre cheminant, et cette illusion me plaisait. Peut-être même m’était-elle devenue nécessaire, avec l’usage ? Passer pour, n’est-ce pas une singulière expression, quand j’y songe, comme si les balades que nous faisions avaient pu nous transformer. Il y avait une telle nuit entre nous que de la traverser ainsi chaque soir, d’une rue à une autre, comme pour aller remettre notre quote-part maritale je ne sais où, était d’une belle ironie. Nous avions donc des comptes à rendre, des sortes de dividendes d’amour qu’il fallait restituer sans doute à l’obscurité, comme des preuves de notre effort de sentiment, là-bas au bout de la promenade.

J’imaginais, quand le soir, il enfilait son pardessus, empoignait doucement son chapeau et qu’il m’attendait sans mot dire,- une intimation décidément âpre-, que nous avions tenu commerce, lui et moi, et qu’il était l’heure d’apporter la caisse à notre employeur. Nous le faisions avec une conscience scrupuleuse. Marcher faisait partie du contrat tacite qu’on avait établi pour mieux se fuir.

Nous n’avions pas de chien, mais ces ombres que nous faisions par tous les temps, comme c’est obligé en pleine ville à cause des réverbères, semblaient nous faire des caravanes et de monstrueux déserts. Je regardais sa silhouette sur le sol s’arrondir, puis s’allonger et m’échapper à chaque nouvel éclairage. Que regardait-il, lui ? Je ne l’ai jamais su et je ressentais cette impression d’agacement et puis d’indifférence, suivant le même mouvement gris qui s’épuisait sur le trottoir, plus ou moins fort, par saison et par période.

Au début, il me semble que j’espérais que ça allait nous ouvrir. Il parait que c’est plus facile de se confier de profil, dans le sens de la marche, un silence à côté d’un autre silence. Cela aurait dû faciliter l’expression, la confidence. Il aurait parlé à cette compagne qu’était la flânerie et j’aurais été là pour cueillir ses mots, sans même qu’il s’en aperçoive et qui sait, sans même qu’il ne le réalise. Il aurait pris le temps chaque soir de mettre un petit « vécu » en bas de page et je crois que j’en aurais été si satisfaite, que je n’aurais rien demandé de plus, jamais.

Mais il s’est tu pour toujours et je ne ressens rien. Il m’a si patiemment éduquée à son absence que je suis mûre, solide et parée. L’éventualité du mutisme est une option acquise. Je suis en état de marche. Il est là, dans son cercueil, les lèvres serrées. C’est lui, tout à fait lui.

Je n’imagine pas. Ce serait de trop en ce moment. Comme un surplus d’inquiétudes. N’y en-t-il pas assez qui rôdent autour de moi ? Je n’imagine pas ces mots, qui dedans sa tête, tournent en rond, sans aucune espérance de liberté, pièces d’argent qui résonnent sous sa peau de porcelaine.

Un cortège de pas et de mots, des candélabres de discours, prisonniers de sa boîte crânienne. Mais pourquoi donc est-ce moi que je ressens captive, dans les méandres de son cerveau ? Pourquoi ai-je cette sensation d’être enfermée là-dedans, bientôt ensevelie ?

Je n’imagine pas. Il faut m’en tenir à la réalité, à tout ce qui existe encore. Le reste tant pis. Je voudrais médire. Il serait temps, n’est-ce pas ? Echapper à ce nous qu’il va emporter sous la terre. Cette vérité-là me parait la moins supportable de toutes celles dont on veut m’abreuver: il a une mort qui ressemble à ma vie. Une sorte d’amputation globale et juste ce petit pois de silence qui resterait sous le matelas de mes rêves.

Je n’imagine pas. La nuit arrive. C’est l’heure de la balade. Je veille près de bougies. Il faudrait ne pas oublier ce chapeau… Et soudain, tandis que les chiennes ombres ravalent ce dernier visage, j’entends le bruit de soufflet de son corps qui achève un ultime soupir.

Il a murmuré, pas grand-chose, juste le bruit de l’air qui fuit de la bouée morte.

Mais je peux m’échapper… Enfin.

Texte : Anna Jouy