Mer et herbe

Noël n’existe pas. Désolée ! La nostalgie, oui. La nostalgie des Noël d’avant la nostalgie. Du temps où l’on croyait que Noël existait – je ne parle pas du père Noël ni de la naissance du petit Jésus – du Noël avant le matraquage de ces expressions « magie de Noël » ou « Noël de rêve » à coups de grelots et chansonnettes horripilantes.

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  • Brosse à dents + dentifrice
  • Papier cadeau + cartes voeux
  • Lavomatic
  • Texte Cosaques ?
  • Réveiller L. à 10 heures

Je voulais offrir un petit texte à Jan pour les Cosaques mais Noël oblige (vraiment ?), je n’ai pas le temps d’écrire. J’ai donc cherché dans mes vieilleries quelque chose de satisfaisant ; après avoir élagué, coupé, dégraissé, réécrit certains passages, relisant et remisant dans le dossier « trucs à retravailler », je me suis dit qu’il fallait écrire neuf – on n’offre pas à Noël de vieux cadeaux jamais offerts… Que faire ? Un conte de Noël un peu décalé? Continuer la série sur les rêves ?

Justement cette nuit, j’ai fait un beau rêve. Le rêve d’un ami cher que j’ai aimé vivant. Et que j’ai rêvé vivant. Si vivant, si plein, si dense. Il était torse nu, dans sa rondeur, et sa jeunesse et sa chair et la fermeté tendre de sa chair. Je me sentais triste, de savoir qu’il était mort ? ou qu’il allait mourir ? Non, ce n’était pas un rêve lucide, je ne me suis pas dit c’est impossible il est mort je suis dans un rêve, non, mais j’étais triste cependant. Triste et regardant par la fenêtre, j’ai vu la mer rouler vers une étendue d’herbe verte et la mer était turquoise – cependant je ne me disais pas que c’était un paysage impossible aux couleurs beaucoup trop criardes– d’ailleurs quand il est venu à mes côtés, le paysage est redevenu « normal », enfin réaliste : une mer plus grise que bleue et une plage de sable plus foncé que blanc et des enfants criant et courant après une balle. Il m’a demandé pourquoi j’étais triste. Il m’a serrée dans ses bras, a posé sa tête sur mon épaule et nous avons regardé la mer rouler sur la plage couverte d’enfants et de cris. Je savais que le moment ne durerait pas. Effectivement, sa femme, son frère, ses autres frères sont arrivés et sa toute petite fille (une autre que celle que je connais), celle qu’ils n’ont jamais pu avoir avec sa dernière et toute jeune femme. Ainsi, me disais-je, ils ont quand même réussi à en avoir une…

Au réveil, j’ai noté le rêve. Très vite, sans soigner le style, avant que le souvenir ne disparaisse. J’ai terminé par Croire que sa vie existe encore. Quelque chose qui a existé vit encore. Quelqu’un qui a vécu existe encore. Mon/son cadeau du jour. Joie au réveil. Puis doute avec le café. Une liste des choses à faire/ acheter avant de partir réveillonner. Texte pour Jan. Je ne peux quand même pas offrir ce rêve, ce cadeau que je me suis offert. Ça ne se fait pas. Je me gâte beaucoup trop. Je culpabilise beaucoup trop aussi. Beaucoup trop d’adverbes également et des pires ceux qui dévalorisent avec excès. Je suis portée à l’indulgence envers moi même aujourd’hui. Mais que donner à Jan ? Quelque chose qui ait de la chair, écrit sans artifice si possible, de bonne foi – comme ce qu’il écrit sur sa jeunesse musicienne… Car après tout, je me rends compte que ce que j’aime lire c’est ça, les textes écrits de bonne foi, avec la chair pleine que cela confère à l’écriture…

Rasoir Braun Cruzers Clean Shave – rechargeable – technologie sensofoil – tondeuse rétractablelavable sous l’eau Ça ne suffit pas, Madame, il nous faut les références avec les chiffres… Ah bon ? Merde ! Qu’est-ce que je fais, alors ? Si vous voulez les voir. Le vendeur me montre l’armoire vitrée avec des rasoirs à 199 €. Pour ce qui était des chiffres , c’était plutôt de l’ordre de 79 €. On en reçoit demain. Demain tombant aujourd’hui, je n’aurai pas le temps d’écrire le texte… Et si j’écrivais un centon ? Avec toutes les citations sur les rêves que je note au cours de mes lectures ? Voyons…

… j’étais plus que jamais porté par le rêve. Cependant, le rêve, désormais, prenait la teinte plus soutenue des objets réels, comme si, par nos efforts, il devait bientôt entrer de plain-pied dans le monde.

Ne jamais prendre un rêve pour une promesse, de l’exaucer la réalité en a rarement la délicatesse

Ils rêvaient de filles, de voyages, de jardins où poussaient des treilles et des raisins lourds, de royaumes ou de villes qu’ils iraient conquérir un jour. Les rêves étaient sûrs en ces temps-là. Cela les rendait heureux ; ils ne pouvaient pas deviner qu’en grandissant on en oublie beaucoup en route.

Contrairement au cauchemar, la nostalgie traverse la nuit pour atteindre le rêveur dans la pleine lumière…[1]

Non trop long, pas le temps, il faut que je me bouge… Faire le plein d’essence, passer l’aspirateur dans la voiture. Peut-être le rêve de cette nuit finalement. Pas la peine d’inventer. Écrire de bonne foi ce qui a existé. Croire que ça lui plaira. C’est ce que j’ai de plus vrai de plus neuf en ce jour célébrant la naissance du jour grandissant. Pas le temps de relire. Entendu Jacques Brel hier sur France Inter dire que seule l’enfance existe en nous. Que l’âge adulte n’existe pas, que c’est juste une attitude, une posture. Que l’on est toujours enfant. Ce ne sont peut-être pas les mots exacts mais pour les épris d’exactitude on retrouvera facilement ses paroles (extrait en début d’après-midi en hommage à Jacques Chancel) et j’ai bien compris. Finalement Noël existe peut-être. Je veux y croire. L’écrire de bonne foi pour Jan et les Cosaques.

Texte : Christine Zottele
Notes: [1] Dans l’ordre, extraits de : Jean-Christophe Ruffin, Le Grand Cœur, éd. Gallimard, p. 194 ; tweet du 30/09/14 sur Twitter, j’ai omis de noter le nom de l’auteur, qu’il me pardonne s’il le relit ici ! ; Marc Torres, La Cité sans aiguilles, éd. Viviane Hamy, p. 50 ; Danny Laferrière, L’Art presque perdu de ne rien faire, éd. Grasset, p. 30.