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l'homme au gant

ce serait vers dix ans, la découverte du Louvre

ce serait s’y sentir bien

ce serait s’amuser, ce serait jouer à glisser sur le parquet de la grande galerie

ce serait m’arrêter devant lui, le premier des trois tableaux dont j’ai gardé souvenir, qui m’on fait revenir et revenir dans ce musée, pour des trajets à grands pas, jusqu’aux zones désirées où rester lentement immobile, figée, devenue yeux, faire un pas, avancer jusqu’à quelques centimètres, reculer, passer à l’oeuvre suivante, pied levé en attente, et puis le poser, regarder

mais là ce serait lui, et la petite fille devant lui, amoureuse

son torse bien carré, de face, et le visage doucement détourné, les yeux en allés

le noir profond du pourpoint ou du manteau, sa matière riche, un peu luisante, discrètement, comme un velours épais, et, dans l’ouverture profonde, le fin plissé de lin blanc de la chemise,

ce serait le visage en v adouci, entre le noir du vêtement et celui, en écho, de la sage chevelure, le visage jeune, mat avec quelques traces roses dans les ombres, la peau fine, un peu luisante sur l’arête du nez droit, l’ombre fine de la moustache esquissée, la mélancolie des yeux et de la bouche, mais cette impression d’un sourire prêt à éclore

ce serait le cou large posé sur l’ourlet froncé comme une collerette

ce seraient les manchettes plissées et les mains bien sûr, les mains

la délicatesse des veines sur la main nue, au doigt pointé on ne sait vers quoi, peut être pour exhiber l’anneau d’or ciselé

et puis la nonchalance de la main gantée, pendant au bout du bras accoudé, tenant si distraitement qu’elle semble près de le lâcher l’autre gant,

ce serait le cuir fin et souple, un peu trop large pour les doigts, le rabat plié, la forme un peu étrange du poignet

ce serait l’assurance tranquille affichée par ce jeune homme, et donc la petite fille admirative, bouche doucement ouverte, peut-être, j’imagine.

Texte : Brigitte Celerier
Image : ‘L’ homme au gant’ du Titien (Musée du Louvre)