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Sédiments

 Est-il possible de rentrer dans ces lignes comme dans les sédiments de la mémoire ? Est-il seulement possible de considérer que les phrases se sont sédimentées les unes sur les autres, comme les souvenirs, au point qu’il est presque impossible de les disjoindre, et qu’elles en sont venues à former la matière étrange et résistante d’un texte ? Les phrases, une à une, se sont déposées les unes sur les autres, réitération, démultiplication, répétition de cette strate de sens déposée sur une autre strate de sens, jusqu’à ce qu’elle devienne la matière du monde. 

Dans cette opération, il aura fallu le temps. On finit par comprendre que, dans une telle opération, il faut que le temps vienne prendre notre suite, et relayer notre main. Un temps qui n’est presque rien, un temps à l’échelle d’une vie humaine, presque rien, assurément, le temps que ma vie, que j’ignorais, se dessine jusqu’à aujourd’hui, aujourd’hui n’étant pas un terme, du moins pas à ma connaissance, et donc, sans doute, aujourd’hui comme un passage, un moment parmi d’autres. Sédimenté sur d’autres aujourd’hui possibles, et pour combien de temps ? 

Puis le temps passe, à notre échelle, le temps passe, même si ce n’est presque rien, même si on ne dispose de presque rien de temps, on ne fait pas grand chose, que le laisser passer, on ne peut rien à son mouvement, presque rien, le texte se sédimente, sans nous, sans que nous fassions rien, nous l’avons écrit, déposé, sans doute le texte de nous, quelque chose de la texture de nous est là, sans que nous en sachions rien, ou peut-être sans que nous sachions quelle part de nous, de notre passé, de nos attentes, de nos impressions, du contact du monde, nous ne savons pas exactement ce que nous déposons dans un texte. 

Puis le texte s’éloigne de nous, et quand il remonte à la surface de la conscience au hasard du temps, des demandes, des jours, il soulève comme un fond marin de souvenirs en nous. Il se soulève, comme un fond marin de souvenirs. Je crois que tous nos souvenirs se comportent de la sorte, que nous devrions être attentifs aux mouvements tectoniques de nos souvenirs, qui remontent, se plissent, se froissent et puis émergent comme des fonds marins des profondeurs de l’oubli (des profondeurs de notre mémoire, c’est tout un). Les profondeurs de la mémoire, de l’oubli, où le soi se reforme après l’usure des jours. 

Soi. Tissé de langage. Tissant le monde de la langue qu’il invente. Soi inventant la langue qui lui permettra d’inventer le monde et de le tisser. Soi, dans un creux de langage, dans un abri de langage, capable de supporter les mouvements chthoniens de la conscience, parce que déposés dans des phrases. Soudain, de la conscience quelque chose est soulevé par le monde, et il devient vital de le dire, il ne peut pas se faire autrement que de le dire, puis la phrase, une fois dite, retombe dans le silence, dans la conscience, dans l’oubli, c’est tout un, c’est la même chose, mais au moins, elle a été dite. Que pouvons-nous d’autre ? 

Le temps sédimente notre conscience qui nous deviendrait opaque et nous exilerait de nous-mêmes si nous parlions cette langue étrange de nos souvenirs et de nos attentes, et de ce dont le monde, pour nous, est fait. On est incapable de supporter la présence frontale du monde, sans que le langage n’interpose entre lui et soi ses échos et ses déploiements. 

Puis dans les sédiments et les strates de sa mémoire, on retrouve des traces de soi, on remet ses pas dans les siens, comme si, dans cette langue de sable et de silence qu’il y a, au creux de soi, soudain, pour on ne sait quelle raison, on ne sait pas du tout pourquoi c’est redevenu possible, on retrouve des traces de soi, on se tisse soi de langage, on parvient à se tenir au fil fragile de soi, ligne de crête de soi, se dessinant en marchant sur les plaques tectoniques de sa mémoire. 

C’est une étrange expérience où soudain on prend conscience du sens du monde, de la petite portion de signification qu’on a arrachée aux profondeurs de l’oubli. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin