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De blanc vêtu -1

Elle a fini sous terre, comme tout le monde, comme tant d’autres. Une fin bien banale au fond. Aujourd’hui ils sont tous présents, enfin tous, un bout de la famille à peine, quelques amis perdus de vue depuis bien longtemps. Certains étaient même fâchés. C’est tout de même plus facile de se réconcilier devant un bout de marbre, son nom gravé, deux dates. La famille a fait sobre, elle s’est passée d’épitaphe pour la circonstance.

Certains joignent leurs deux mains puis ferment les yeux comme pour chercher derrière leurs paupières closes un lieu, un endroit où parler à la morte. Les gens présents sont pour la plupart très religieux.

Funérailles émouvantes, respectables, pour ne pas dire réussies. Les plus obscènes se permettent même d’éclater en sanglot, à genoux, les poings levés vers le ciel, comme si mourir à quatre-vingt-onze ans était là une surprise, un deuil inattendu. Ceux sont les mêmes qui pendant toutes ces années n’ont pas rendu visite à la défunte, à peine un coup de téléphone pour présenter les vœux du Tết et encore ! Même pas tous les ans… Regarde à présent comme ils ne sont pas peu fiers d’exhiber leurs larmes, preuve irréfutable de leur amour sans faille et ce malgré leur absence quand vers la fin, elle était bien malade. Eux ne lui ont pas tenu la main quand elle était déjà toute froide.

Qu’importe, aujourd’hui, ces cons sont sans conteste les plus bruyants. Écoute-les faire des promesses, jurer devant Dieu le Père qu’ils viendront fleurir la tombe chaque dimanche.

D’autres ont tout de même la décence de se faire plus discrets, l’air impassible, probablement soulagés pour la défunte qui était tout de même très âgée. Vers la fin, la mémoire avait déjà quelque peu foutu le camp, mais elle ne s’en inquiétait pas. Elle était bien consciente que sa vie pouvait s’éteindre à chaque instant. À choisir, elle serait même peut-être partie un peu plus tôt, mais on ne décide pas de ces choses-là et la vie s’est accrochée à elle bien longtemps.

Les derniers cinq ans, il ne restait d’elle plus grand-chose, un corps bien engourdi se tenant debout à peine quelques heures. Elle s’endormait, se réveillait dans l’existence sans jour, sans nuit, sans horaire, vivant là une vie de minutes, de secondes, de siestes.

Les derniers jours, entendait-elle au moins, même de très loin, ces voix se relayant tour à tour à son chevet ? Ces voix qu’elle ne reconnaissait plus et qui malgré tout tentaient vainement de l’accompagner ? Est-ce la voix de sa mère, celle de son petit fils, de sa sœur, de ses enfants se disputant déjà l’héritage ? Est-ce la voix de gens venus comme ça, parce que c’est leur métier, la voix d’un docteur, d’une aide aux personnes âgées, d’une infirmière, peut-être est-ce la voix d’un moine ? Qui sait ?

Sans parole, les regards sont bien vides.
Chaque instant devient un ennui grave, sérieux.
Pas de mémoire, aucune trace. Son histoire l’a déjà quittée.
Reste un semblant d’existence qui continue, pour quelques minutes encore,
quelques secondes,
cinq, quatre,
trois, deux,
une.

Un coup de téléphone :

— Elle est morte.

(ouvrir la bouche
comme une porte
sur un gouffre
un trou)

Raccrocher.

Quelques jours après me voilà de blanc vêtu devant sa tombe regrettant de ne pas être venu un jour plus tard afin d’éviter le spectacle d’une famille qui ne peut être que la mienne pour être aussi insupportable. J’ai la nausée à écouter mes frères et mes soeurs mettre dans la bouche ouverte de notre mère morte serments et dernières volontés imaginaires à respecter. Ceux qui habitent le silence des tombes n’ont-ils pas le droit de penser en toute tranquillité ? Je sais déjà que c’est la dernière fois que je les rencontrerai. Désormais, je ne suis ni contraint ni obligé de faire écho ou de donner suite à un quelconque ordre ou date de rassemblement… désormais je ne ferai écho et partage qu’à mes rencontres choisies. Je me détache enfin de mes liens de sang. Je m’en vais. Loin d’ici. Dans un autre pays. Peu importe où. Je file déjà et plus tôt que prévu sur l’autoroute vers l’horizon de la mer ou de l’océan dans ma Porsche 997 avec ses 6 cylindres à plat le fameux flat-6, son moteur central de presque 400 chevaux… que je décapote malgré l’hiver, mon visage d’apatride enfin à découvert.

De blanc vêtu -2

seul avec mon cœur sans souci
bonheur malheur qui peut prédire

Lu Yu (librement traduit)

Texte : Anh Mat
Photos : l’apatride