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Aedificavit 25

Pourquoi faudra-t-il s’étouffer ? Aucun renoncement ne pourra nous absoudre de ces démences où les espoirs refermés nous écorchent bien plus que les pierres de ce désespoir : il entailla profondément les espoirs pétrifiés, au bord desquels nous attendons l’abandon où nous les laisserons. Pourquoi faudra-t-il se laisser étouffer, accepter les enfermements, les dialogues tristes à l’amertume convenue.

Peut-il se faire qu’il n’y ait aucun renoncement ?

Un livre distille son poison tenace au souvenir des révoltes, des fuites en avant, des ponts suspendus au-dessus du réel et de ses conventions : on dit qu’il n’en revint jamais. Or qui voyait les frondaisons ? Cela même, restés au sol, ils ne peuvent le savoir, ils ne peuvent le sentir. Pourtant, à l’entour, la réalité s’y prête si bien. Il paraît que les enfants ici reconnaissent les traces de l’animal apeuré par leurs rires et depuis longtemps enfui, il paraît qu’ils reconnaissent les oiseaux à leur chant, qu’ils ne l’oublient jamais. Et des chemins se perdent, dans le sable et les herbes odorantes. Mais ils réapparaissent au passage de l’un, sous les pas des voyageurs, et les villages abandonnés affirment tenacement leur abandon. Ils ne s’en lassent pas.

Pourtant qui croira en ces horizons ? Qui leur confiera une échappée sans retour vers des ermitages en ruine ? Il faudrait pouvoir remonter des torrents assourdissants mais il arrive que les rivières se mêlent de tourbe et que leurs flots emportent des boues qu’on croyait durcies.

Faut-il partir alors pour revenir toujours à l’enfermement des lieux ? Il n’y a pas de bonne raison de rester dans un monde sans réponse à nos questions, sans réponse à nos attentes. “Anywhere out of the world”, selon le rêve ancien et reçu en partage. Il arrive que le réel, comme avant un orage, se charge d’immobilité, intensité résistant à l’emprise des rêves. Les troncs immenses prennent alors la couleur des pierres, et si les feuilles vacillent encore au vent, tout semble se fondre dans une perspective unique. Les jours passés vont s’abolissant dans les décombres de nos souvenirs. Et de cela, nous approchons.

Le flanc de la montagne se débat dans l’immobile, semblable pétrification ne nous laissera pas intacts. Nous ne lui échapperons pas. Qui remarque le mouvement suspendu, arrêté ? Les blocs en déséquilibre ne se détachent pas, ne tombent pas, pour aller rouler au fond de la vallée, parmi les gerbes et les jaillissements qu’eux-seuls pourraient ranimer. Cette force ne connaît plus que l’immobilité qui lui est contraire. Continuer. Certes dans nos visions, les chevaliers s’effaçaient dans la pierre, les voix reconduisaient les voûtes, architecture hautaine des songes. Mais en eux, rien d’humain, à dire le vrai. On  les savait soumis à la métamorphose, par quoi ils oubliaient les modèles trop communs et les lieux de passage.

Nous n’en sommes pas là, et nous y reviendrons.

La superstition pourtant ne nous accable pas, même si certains rêves se présentent sous un jour haïssable. Il se pourrait, dit-on, que la rouille en vienne à attaquer la pureté de l’or, qu’elle se mêle à l’encre qui coulait jadis, que le corps l’absorbe et la respire et que de tout cela il ne puisse rien rester, que le souvenir. Il n’y a lieu ni de se plaindre, ni de quémander. Il s’agit pour l’heure de tenter de se détourner, de tenter de détourner les phrases et il se pourrait que nous en restions là et que, dans cette partie inégale, nos rêves soient broyés sans abolir pour autant nos regrets, cela n’a rien à voir.

Le preux reconnaissait un Dieu tout-puissant dont la main, par ordalie, pesait sur lui, et s’abattait sur lui, pour finir, lui faisant promesse du feu et de l’enfer. il n’est pas impossible alors que, blessé, à terre, transpercé de coups comme autant de jugements, il est très possible alors que le chevalier se sentît fier que la colère du ciel l’ait ainsi abattu. De lui, nous n’avons plus que le silence ou, défaite plus âpre encore, les mots insignifiants.

Quant à la victoire et les rêves fallacieux qu’elle entraîne à sa suite, nourrissant des cheminements fourbes, nous n’y pensons même pas.

 

Texte et photo : Isabelle Pariente-Butterlin