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Pékin quartier de legations Blog

La foule asiatique commençait à l’embêter. La chaleur, la fumée des cierges, l’odeur d’humains lui devinrent insupportables. Il cherchait autour de lui le visage de Fjodor Efremovitch, mais il ne le voyait toujours pas. Il décida de partir.

Avant même qu’il pût se frayer un passage vers la sortie, la dense foule avait commencé à bouger. Le service était fini et un flot patient de pratiquants se pressa vers l’extérieur.

Les croyants s’embrassèrent, souriants et émus, des maris, des parents et enfants, et d’autre famille, des amis ; puis commença la procession autour du bâtiment de l’église, en chantant des litanies, avançant lentement, solennellement.

Les bougies illuminaient les murs blancs et y projetaient les ombres des têtes et des épaules, dansant de haut en bas de par le mouvement des flammes. Des centaines de petites flammes bâtirent une voûte céleste de lumière dorée dans la nuit très noire et l’émotion dans les voix montait au ciel.

Dans un coin entre les arbustes, un pope bénissait les pains de Pâques et les paniers pleins d’œufs colorés que l’on lui apportait, soigneusement couverts de tissus brodés.

Cette image arriva finalement à briser Alexandre Ivanovitch.

Il était de retour dans les environs de Newjansk. Il voyait devant lui la datcha en bois, décrépite, sans peinture. La véranda affaissée dans le noir, les trois marches encore un peu enneigées menant à la maison, les boutons gonflants des lilas.

Par les vitres il pouvait voir la lumière de la lampe à paraffine et dedans les femmes. Il entendait leur rire roucoulant, leurs hautes voix gutturales, coquettes et chaleureuses. Il entendait le ronronnement du samovar et sentait la chaleur du poêle en faïence, un peu trop pour un début du printemps.

Il monta les marches, essuya ses bottes lourdes et entra. La porte grinça dans ses gonds, le fer à cheval rouillé à l’extérieur était échevelé, il faudrait chercher un clou, demain. Son père remit la gazette sur la table, un bref moment seulement et le regarda au-dessus de ses lunettes. Il prit en main le verre de thé qu’on lui donna, ce qui brûla ses doigts ; les femmes se moquèrent de lui. Derrière la table il chercha les restes de varenje (des baies entières étuvées en sucre) mais ne trouva rien, car les filles avaient caché le bol. Elles connaissaient sa faiblesse. Il but bruyamment son thé chaud et mangea ce que l’on lui apporta, du pain, du varenje et du beurre salé.

Alexandre était très loin.

Ses pensées étaient encore dans l’Oural quand le coolie du rickshaw le conduit par la porte d’un enclos, dans le Quartier des Légations. Il ne put guère voir la maison. La route menait vers une terrasse à hauteur d’homme, devant un bâtiment allongé, érigé en brique en couleur soufre, probablement très laid de jour. Manquant de caractère, comme toutes les autres maisons européennes le long du mur des Tartares, érigées dans un petit quartier cédé aux puissances étrangères après la Révolte des Boxeurs, quartier protégé par des portes, par des parapets et par sa propre police.

La maison où il était justement arrivé n’avait plus son but originel depuis vingt ans, quand l’autorité des puissances s’était effritée. La paix de 1919 avait fait disparaître les vaincus.

Le coolie s’est arrêté devant une haute porte et essuya la sueur de son front dans une grimace. Une partie de la maison, au rez-de-chaussée, était illuminée, c’était probablement là où vivait la veuve du général.

Alexandre Ivanovitch fut introduit dans une longue salle haute, jadis une salle de bal, probablement. Sur l’un des côtés étroits, un escalier menait en haut. Sur la tenture fanée, il y avaient quelques portraits mal-peints, représentant le général défunt et, probablement, quelques-uns de ses ancêtres. Rien de plus sur les murs.

Les tables longues au milieu de la salle étaient chargées de tous les délices qu’exige une Fête de Pâques bien préparée. Mais le tableau ressemblait plutôt à la préparation d’une fête de mariage à la campagne, une improvisation en plein air, pour faire le camping, qu’une réception au cercle familial bien ordonné.

Des deux côtés des tables se trouvait une collection disparate de chaises, offrant de la place pour tout le monde, une bande bariolée, tout comme les assiettes, les verres et les couverts.

Il regardait les visages barbus, ces têtes de Christ, des larges et des minces, émaciées, des mines slaves, des uniformes de cosaques, de tenues de soirée et des redingotes appartenant à l’époque de Gogol, tous des vêtements que l’on avait probablement portés quelque part en Sibérie, avant les troubles.

Dans un coin présidait l’hôtesse digne. Elle semblait n’être changée en rien depuis son portrait de 1911.

(à suivre)

* Notes du traducteur : Des recherches du traducteur de russe bien connu, Jan Paul Hinrichs, in consultation avec le poète russe Valery Pereleshin (pseudonyme de Valery Frantsevich Salatko-Petrishche, 1913 – 1992), ont démontré que la maison dont parle Terborgh était inspirée par l’ancienne Légation austro-hongroise dans le quartier des Légations, nr 39 sur la carte au-dessus de cet article, à droite en haut, habitée par la veuve du Général D.L. Chorvat, ancien directeur des Chemins de fer de Mandchourie. Ref.  « Terborgh, Pereleshin en een huis in Peking » (het Oog in’t Zeil, décembre 1985),

Pereleshin, qui s’y rendit en 1939 également, comme Terborgh, parle de cette maison et de Mme Chorvath dans une note de bas sous « Le cinquième Chant » de sa biographie en forme de poème, publié dans la revue défunte Sovremennik (nr 42, Toronto 1979).

La carte ci-dessus peut être agrandie par cliquer.

F.C. Terborgh, Diaspora (1954, nouvelle conçue à Pékin, mai 1942). Traduction du néerlandais par Jan Doets. L’original manquait d’intertitres et d’images.