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Bruegel_proverbe_du_denicheur blog

Au commencement, étaient les verbes.
Des verbes nus et nomades.
Des verbes à l’infinitif.

Comme l’infini est toujours trop vaste, avant même de se chercher un but, un objet, les verbes se mettent en quête d’un sujet. Ils s’habillent d’un je, d’un il ou d’un elle, le je déguisé avec de vrais habits (quand le je n’en vaut pas le chant d’elle). Habillés, les verbes se mettent en marche d’une fiction. Jeunes et déterminés, ils sont prêts à traverser déserts et océans. Cependant, ils s’essoufflent facilement. Ils s’arrêtent assez vite. Une nuit de repos, et ils repartent vers l’aventure à venir…

Commencer par là peut-être. Il eût été plus judicieux de. Plus pertinent de. Et déjà l’abus d’adverbes et d’adjectifs nuit gravement à la clarté du propos, à sa précision et à son relief. Mais que voulez-vous? (Personnellement, je ne veux rien, dit Rabat-joie, sinon que vous me laissiez en dehors de cet essai de “préface” qui n’appartient qu’à vous) (Rabat-joie me vouvoie!). Commencer par là, donc. Par expliquer Conjuguer sa vie. Comme c’est un exercice toujours très compliqué, on commencera par rappeler ce que ce n’est pas.

Ce n’est pas un manuel de développement personnel ou un guide du bonheur en dix leçons (mode impératif obligatoire: faites/ne faites pas, dites/ne dites pas). Ni une grammaire ou un manuel de conjugaison des différents modes et tiroirs verbaux de la langue française. De mes tiroirs, je tire un peu tout et n’importe quoi. C’est pas qu’on soit fière – c’est même plutôt le contraire – de ce qu’on a écrit dans le passé plus ou moins proche. Mais pour faire plaisir à ce drôle et généreux cosaque de Jan Doets, on cherche dans les vieilleries ce qu’on a commencé jamais fini (in-fini-tif), on retravaille certains textes, on en ajoute de nouveaux, on jette beaucoup aussi. S’il y avait un mérite à cette série, c’est bien de trier le grain de l’ivraie. Je ne jette pas forcément l’ivraie. Je vois ce qui peut lever et si c’est mauvaise herbe qui lève, pourquoi pas?

Temps de vacances oblige, peut-être temps de me désengager. Jan Doets est un formidable dénicheur de plumes (plutôt que de nids) et parmi tous ces talents par lui découverts, me sens vraiment toute petite… Les vacances sont temps d’écriture, mais de renouvellement aussi. On verra à la rentrée si je me désengage de mon peut-être désengagement des Cosaques. En attendant, voici les verbes auxquels j’avais pensé. Qui n’ont pas abouti à un texte. Ou presque pas. J’avais listé les verbes que je n’aime pas: impacter, acter par exemple. Et Mo, me direz-vous, que devient-il? Mo, il continue sa vie de jardinier poète. Il a la main verte et à plume. Peu probable qu’il entre dans un roman. Je ne rapporte pas ce que dit Rabat-joie, rabattre la joie est sa seule joie!

Avoir une soeur, un piano et l’esprit tordu

Avoir un piano, le laisser s’empoussiérer et se désaccorder n’est pas la même chose que d’avoir une soeur. Avoir un soeur qu’on aime mais avec laquelle on ne fait plus de musique, c’est triste… et peut-être remédiable. Alors on commence par chiffonner le piano (avec un chiffon s’entend). Il était tranquille, le piano, moins noir peut-être et plus gris. Au moins il n’était pas l’autel où l’on sacrifiait Mozart ou Chopin à la musique. Le propriétaire du piano se sait mauvais pianiste. C’est une poussière de renoncement.

Étuver
Dénoyauter
Textoter
Mentholer
Désensabler
Désoupçonner
Patauger
Catastropher
Marabouter
Arpenter
Commencer à apprendre à finir ce qu’on a commencé

Redonder
Je redonde tu redondes on redonde nous redondons vous redondez ils redondent. Mais si re-donder, il faut d’abord donder. Qui donde ? Et quoi donder ? Je préfère donder que sasser. Cependant je ressase et je réitère, c’est récurrent. Je récure mes fonds de cafards, mes fonds de tiroir.
Récapituler
Dans le même ordre d’idées, quel ordre? Vous voyez une logique, une cohérence se dessiner, vous, dans tout ce fatras? Quant aux idées… Voilà, c’est tout moi, ça. À chaque fois que j’essaie de récapituler, rabat-joie capitule. Rabat-joie est une parasite qui me pourrit la vie. Qui me capitule. Alors je décapite Rabat-joie. Mais Rabat-joie a plusieurs têtes, plusieurs masques. Finalement, dépitée, c’est moi qui capitule et elle sort victorieuse. Je vais plus loin?
Se poser
Au commencement, étaient les verbes.
Des verbes nus et nomades.
Des verbes à l’infinitif.

À la fin, il est temps de se poser. L’aventure est advenue, ne reste plus qu’à la raconter, à la fixer sur le papier. Entre le début et la fin, le verbe écrire a couru. De tout son coeur, il a parcouru des pages et des pages, ne s’est pas économisé. Il s’est parfois découragé, s’est arrêté, est revenu en arrière. Il a plusieurs fois fait naufrage et jeté bouteilles d’encre à la mer. Véritable capitaine, il a conjugué les efforts de ses compagnons, verbes d’action au long cours pour la plupart, les a orientés vers un but commun: le texte. Maintenant, vieilli mais pas vraiment assagi, il ressent la nécessité de devenir participe passé avec ses précieux auxiliaires, et de se poser. Écrire et ses compagnons vous souhaitent un bel été (mais avant d’avoir été, soyez!)

Texte : Christine Zottele
Image : Le dénicheur de plumes au travail, surpris par un conjugueur de verbes ( Pieter Bruegel l’Ancien , 1568, Huile sur bois, Kunsthistorisches Museum, Vienne. © Kunsthistorisches Museum,)