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Aedificavit 12

J’ai recherché la chemise cartonnée qui contient ce texte vainement pendant des heures. Elle n’était pas dans la ville où je croyais l’avoir laissée. Je me suis dit qu’il serait absurde de perdre ce texte au moment, au milieu du moment où je commence à le tirer de l’oubli, à l’inscrire dans le monde. Je ne sais pas s’il faut inscrire nos textes dans le monde. À vrai dire, je n’en sais plus rien. Je ne sais pas s’il faut continuer. Personne ne peut le dire. Ce ne peut être que continuer ou arrêter qui nous apprendra, un jour, où nous en étions de la réponse à cette question. Mais la réponse ne peut venir que de nous. 

En des instants d’étrange accalmie, se peut-il que les flots nous aient rejetés encore palpitants ?

J’interpose une coupure. Des années plus tard, j’ai besoin que le texte soit plus nerveux. 

Il ne resterait donc rien sur quoi nos mains se refermeraient sans crainte de s’arracher, de se disloquer, prêtes à n’être que  des lambeaux pantelants. Il ne resterait donc rien et le noyé voguerait au fil  des eaux, doucement, sans s’alourdir ni se retenir de quelque angoisse familière douce et chaude, de quelque songe acéré. Noyé, pendu, qu’importe que l’estropié se balance au bout d’une corde ou vogue au fil des eaux ? Ne se pourrait-il que les songes adviennent, qu’ils incarnent le silence vide, comme un glas ? N’avons-nous pas vu à Venise les cordes se dérouler, d’où les pendus se balançaient, pensifs acrobates, il était si simple alors de hâter le pas, de glisser sur la pierre froide, un simple pas hors de la fête fastueuse, et nous glissions dans les canaux aux algues vertes. Le corps faisait non plus de bruit que le cri étouffé. Voilà que nous nous en allions et retrouvions notre noyé, l’opposition est donc stérile des songes et du réel : ils l’envahissent.

Tous ces corps oublieux dans l’oubli d’une fête, et les silences d’une ville ne sont donc rien. Ces errements, ces glissements … il y en eut sans doute, qui glissèrent dans les eaux. Les mots en appellent d’autres. Les idées s’associent, se recoupent, des villes se métamorphose en crépuscules lents, joyeusement décomposés dans l’ivresse, la musique brisée. Les mots se bousculent, enfin s’entremêlent. Sur les marches, nous retrouvons les pas des anciens, revenant, presque présence, quotidienne et fantomatique. Les mots en appellent d’autres, et les détours appellent nos pas. Et se nourrissent des songes.

Quelques instants surnagent dans les effrois, où la peur s’amoindrit, sans que de ce phénomène nous connaissions les raisons. Ainsi dans cette église aux dehors gris, vague clarté, il y eut à l’écart des pas, à l’écart du temps oublié, relégué dans la foule, le chevalier qui terrassant le dragon trouait l’espace de sa lance étincelante, retenu, aux bords des gouffres et des anéantissements. Il se penchait par delà et ne retombait pas. Vengeance. Qu’il accomplissait et n’accomplissait pas.

Il s’avançait dans l’abîme, suspendu dans la chute, et la vie, sans cependant se rompre, n’en continuait pas. (…)

Par moment j’ai besoin de m’arrêter. Je ne peux pas aller trop vite. J’ai besoin de retrouver les images, les idées, les impressions, les couleurs, les odeurs. Y a-t-il un sens plus intime, plus immédiatement signifiant que la manière dont les odeurs nous touchent ? Odeur de la pierre froide, de l’eau stagnante et presque gelée, des pièces fermées. La façon dont le monde s’instille en nous. Odeurs. Je me souviens de cela. Du froid aussi. Persistant et humide. Je me souviens des moments où j’ai écrit ce texte. Il est pour moi des fragments de monde qui me reviennent, non pas en mémoire, qui me reviennent, directement, immédiatement, dès que je le relis. Je suis incapable de savoir ce qu’il est pour les autres. Je suis incapable de savoir pourquoi les autres le lisent. Je le lis parce qu’il est moi. Je le recopie pour ne pas le perdre. Comme si le perdre serait me perdre. Peut-être vaudrait-il mieux, comme les noyés, lâcher prise ? Je ne sais même pas pourquoi nous tenons tant à être nous-mêmes.

Pourquoi se penche-t-on sans cesse aux bords du temps, dans le passé ou l’avenir ?

Texte et photo : Isabelle Pariente-Butterlin