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Aedificavit 10

Je ne peux pas constamment reprendre ce texte, reprendre ces lignes, revenir à elles, m’abriter derrière elles, et je peux encore moins continuer à parler de cette voix qui n’est plus la mienne. Je n’ai pas besoin de faire effort, je le reconnais volontiers, pour couler mes pensées de nouveau dans ces phrases qui furent miennes, il faut croire qu’il m’en reste quelque trace neuronale bien marquée (cela m’intéresse plus que les rides qui pourraient apparaître, qui commencent à apparaître, qui continueront à apparaître et qui continueront de se creuser), mais tout de même : ce n’est plus ma voix. 

Il faut croire qu’ailleurs, autrement, d’autres traces se sont faites, que j’explore, que faisant, j’explore. L’exploration de ces possibles n’est pas différente de leur constitution comme possibles. 

Je reconnais parfaitement cette voix. Elle a été mienne. Il m’est facile de jouer de nouveau à être ce que j’ai été. Il m’est facile de jouer de cet instrument même si je ne l’ai plus touché depuis des années. Mais tout de même, et quelle que soit la facilité avec laquelle je le fais, ce n’est plus ma voix, ce n’est plus la mienne, je ne peux pas continuer à m’exprimer par l’intermédiaire de qui j’ai été, de qui je ne suis plus seulement. Et laisser tout cela prendre le pas sur moi. 

Oui, ce doit être cela la formule exacte. Je cherche depuis plusieurs semaines le lien exact et la nature du lien qui me lie à ce texte que j’ai écrit puis laissé dormir des années, sans y penser trop, sans l’oublier non plus complètement. Je savais qu’il existait et cette existence seule pour une part suffisait à me rassurer, à asseoir mon existence dans le monde. 

Personne ne pourrait comprendre, ne pourrait être en mesure de comprendre cela si je ne livre pas une anecdote sans importance mais qui est de nature, seulement, à tisser des liens avec le passé, et donc à donner la texture de ce qui me relie à ces phrases, de ce qui me relie à mon passé. Entendons-nous bien : que ce soit le mien n’a aucune importance. Je ne prétends pas à la singularité. Il est bien plus difficile encore d’explorer ce qu’il y a en soi de profondément humain. Et de ce point de vue, donc, c’est la même chose pour tous les liens individuels avec tous les passés individuels. Je ne prétends pas un instant que ce ne soit pas la même chose. 

Ils se tissent avec d’étranges irrégularités, mais ils se tissent, peu à peu, patiemment. À moins évidemment qu’on ne choisisse de le trancher. 

Il existe, même si cela n’a aucune importance pour personne d’autre que moi, il existe, de ce texte, une version manuscrite dans une maison de Touraine dont j’ai perdu l’adresse, qui appartenait autrefois, est-ce toujours le cas ?, à une amie dont j’ai perdu la trace, et dont je ne sais plus rien depuis des années. Rien de violent ni de brutal dans cette amitié suspendue, arrêtée, non pas cassée. Il s’agit là d’une simple suspension qui a un peu trop duré et qui demeurera telle qu’elle est. Un jour j’ai attendu qu’elle me rappelle. Simplement. Pour voir si elle rappelait. Elle n’a jamais rappelé. Et l’amitié est suspendue à cette attente d’un appel qu’elle ne passera pas. C’est absurde mais ce n’est pas très étonnant. 

Quelques années avant, nous passions une semaine ensemble dans sa maison, en Touraine, dans un village dont le nom m’évoque cette période : Seuilly. Je me souviens que nous passions à vélo devant la maison de Rabelais qui est toute proche. C’est le seul indice qu’il me reste pour le retrouver. Nous révisions un concours, et la seule occupation autre que je m’accordais était d’écrire ces phrases. J’ai laissé la version  manuscrite dans un des murs de la maison. Je me souviens qu’il y avait une cache, mais je ne saurais pas la retrouver. Ce texte était lié à cet ici et à ce maintenant que je ne saurais pas retrouver. 

Donc, ce texte existe, et il est dans l’épaisseur fraîche et protectrice d’un vieux mur. Je ne l’invente pas au fur à et à mesure. Il existe bel et bien. Je le recopie seulement à partir d’une version que j’en avais saisie. Je suppose que cette histoire semble n’être rien d’autre qu’un procédé littéraire de plus, alors que, stupidement, c’est exactement ainsi que les choses se sont passées, et qu’elles continuent de se passer.  

Et donc si ce texte existe, moi aussi j’existe bel et bien. Voilà sans doute la raison pour laquelle j’aime bien penser à son oubli dans l’épaisseur du mur d’une maison de Touraine, ancienne, rude. Je ne trouve pas que cette certitude de mon existence soit très solide toutefois. Je ne m’invente pas entièrement. Il y a en moi des strates de mémoire qui sont déjà écrites. C’est la même expérience, si on y réfléchit c’est toujours la même expérience que celle qui consiste, pour peu qu’on ait accumulé quelques années, à regarder un portrait de soi qui ait plus de dix ans. On sait alors en toute certitude qu’il s’agit bien de soi. Parfois même on se reconnaît mieux sur cette image que dans celle qui est la nôtre aujourd’hui. Je dirais qu’on tient là une raison de préférer le langage : on ne cesse de se rapprocher de ses phrases, on ne cesse de se rapprocher de sa propre voix. 

Je préfère toujours la phrase qui reste à venir à toutes celles que j’ai écrites avant elle. 

 

Texte et image : Isabelle Pariente-Butterlin