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Encore aveuglée par la colère, Anna sort de la salle de classe, se dirige vers le parking. D’un geste machinal, elle allume l’autoradio. Dehors le ciel est rouge, ainsi que l’herbe, et l’asphalte. Il faut qu’elle se calme. Elle se concentre sur la voix de l’homme. C’est un aveugle qui a subitement recouvré la vue.

Il est précisément 17h15 sur l’horloge qu’une voisine a régulièrement remontée, dépoussiérée… Elle venait me faire le ménage, les vitres aussi… Oui j’y tenais, vous comprenez, pas pour moi, pour mes visiteurs! Les tableaux aussi sur le mur que j’ai fait acheter, et les rideaux jaunes. C’est pas une raison parce que moi, je ne peux plus voir, que les autres en pâtissent… Oh! de la dentelle. Il passe la main devant ses yeux. Il n’en croit pas ses. Il voit la main qui passe devant ses. Ses yeux voient et ce qu’ils voient est beau, forcément. Il voit sa chienne à ses pieds, prend sa tête dans les mains et lui dit les yeux dans les yeux: “Que tu es belle, toi! Oh oui, que tu es belle!” Forcément. Il va vers le balcon, ouvre la fenêtre. “Ce n’est pas possible! Du ciel, des arbres, des gens, des voitures. Tout ça!” Tout ce dont il a été privé pendant plus de dix ans, c’est forcément beau.

Magie de la radio. Anna écoute Émile, le miraculé. Elle oublie la salle de classe, ses paroles criées à des sourds, toujours les mêmes: Qui voit? Qui parle dans ce texte? Les élèves s’en fichent éperdument. Ils n’ont pas le temps de lire. Ils voient la lumière du jour et le sourire du présent. Leur avenir est plus sombre, qu’importe… pour l’instant c’est le printemps, leur treizième ou quatorzième. Ils ont vu le jour à peu près au moment où Émile le perdait…

Un jour, venir au monde, voir le jour et progressivement ne plus rien voir. Émile continue à égrener les mots. Sa cécité est due à un virus ayant causé une névralgie du nerf optique. Mais jamais les médecins n’ont vraiment su expliquer ce qui était arrivé. Un cas d’école, ironise Émile. D’abord, il n’a plus discerné les bordures des trottoirs, puis très vite il n’a plus été capable que de distinguer le jour de la nuit et un matin, il n’a pas vu le jour.

À ce moment-là, il avait déjà été placé dans un centre spécialisé – on parlait de lui à la forme passive. Il a pensé alors à ne plus vivre. Ne supportant pas la vue du sang, il a rejeté aussitôt l’idée de mettre fin à ses jours avec un rasoir (en fait, on le lui avait supprimé) et celle de se jeter dans la cour du haut du premier étage. Trop risqué! Imaginez: il aurait pu survivre! Aveugle et en fauteuil roulant! Il a donc choisi la manière douce: ne plus s’alimenter et ne plus boire. Quand on lui proposait un repas, il hurlait: “Foutez le camp! Je ne veux plus vous voir!” Anna imagine l’oeil rond de la journaliste avant de voir le regard malicieux d’Émile en train de dire: “C’est un mot qu’on ne bannit jamais de son vocabulaire, vous savez?”.

Non, Anna ne sait pas. Elle comprend que cet homme a trois vies, que la dernière va certainement être la plus belle. Elle pense à ce roman de Saramago, L’Aveuglement, qu’elle s’est promis d’adapter pour le théâtre, un jour. Autre aveuglement. Anna est encore dans sa deuxième vie, celle des illusions. Elle aimerait tellement faire découvrir à quelques élèves, la richesse de certains textes, leur ouvrir les yeux. Quelqu’un lui avait dit un jour, qu’elle avait peut-être semé quelques graines chez certains d’entre eux, qu’elle ne verrait pas les jeunes pousses et encore moins les fleurs. Elle avait voulu y croire. Elle y croyait encore. Et les fruits passeront la promesse des fleurs. Peu probable qu’elle fasse étudier Malherbe à ses élèves…

Avec des mots tout simples, Émile parle de dame Fortune. Il l’a rencontrée au centre. Comme lui, elle n’est pas aveugle de naissance. Fortune a su trouver les mots pour lui redonner le goût de vivre. Elle a tout de suite vu qu’Émile était quelqu’un de bien et elle aimerait bien le voir descendre dans la salle à manger habillé en costume cravate. Elle savait qu’il portait beau car elle se l’était fait décrire par le personnel. Dès que Fortune est sortie de sa chambre, il s’est précipité dans la salle de bains: “Quand même, au bout de quinze jours, j’avais soif”. Il s’est rasé soigneusement, a revêtu costume et cravate. Lorsqu’il est descendu dans la salle à manger, il a eu le droit à une salve d’applaudissements du personnel relayé par les pensionnaires aveugles.

Les yeux embués de larmes, Anna voit la scène. Elle ne voit plus rouge. Elle écoute Émile, sa peur d’avoir la berlue, il n’en croit pas ses yeux qui voient de nouveau. La nuit suivante, il n’a pu fermer l’oeil. Après les premiers moments d’euphorie, c’est la “peur que ça s’arrête” qui a pris le dessus. L’angoisse du miracle éphémère. Toute la nuit, il a gardé les yeux ouverts… être aveugle ce n’est pas être dans la nuit, et être dans la nuit ce n’est pas être aveugle. Quand on a les yeux ouverts sur la nuit on voit quantité de choses. Non, tout n’est pas si noir, être aveugle, ce n’est pas l’obscurité, le noir complet.

Plus tard, Anna cherchera le passage exact dans le roman de Saramago. Ce sont presque les paroles d’Émile: Rien, c’est comme si j’étais en plein brouillard, comme si j’étais tombé dans une mer de lait… je vois tout blanc. Cette première nuit, après le miracle, Émile essaie de fermer les yeux quelques instants. Sa main tâtonne pour trouver l’interrupteur de la lampe de chevet -”Oui, bien sûr que j’ai une lampe… Pour la chienne. Ce n’est pas parce que je ne voyais plus rien qu’elle ne devait plus rien voir non plus…” – il allume, éteint, allume, éteint, toute la nuit. Une nuit en pointillés, clignotant comme un sapin de Noël, pense Anna. Sur l’autoroute, elle dépasse un camion de “Transport, Logistique, Affrètement”. Peut-être faudrait-il avec les élèves envisager le texte comme un transport… une ivresse…

Elle dépasse l’aire de Baume de marron. Émile lui a remis du baume au coeur. Elle a recouvré la vue. Elle voit clair sur la manière d’aborder la poésie avec ses élèves. Elle leur demandera de fermer les yeux et d’écouter chanter les stances de ce “Français de mauvaise herbe”…

Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
[…]
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

Malherbe

Texte : Christine Zottele