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la chaise

Dure, larges accoudoirs, hauteur anormale du placet, petit coussin rachitique, amorphe. C’est sa chaise. Il n’en a pas voulu d’autres plus accueillantes. Il l’a choisie pour bien montrer au monde qu’il s’en fiche, qu’il se fiche d’elle et de la place qu’elle prend. Pour leur montrer, aux autres, que peu lui importent ses jambes, laissées un jour sur le bord de la route. De toutes les façons, il n’en faisait rien, semblait-il souvent ricaner. Toujours en moto…alors?

Il a compris la rébellion de son corps, amputé finalement bien longtemps avant cette heure,  ce qui a dû programmer cette mutation spontanée. …Ainsi tu nous ignores, ainsi nous te quittons…parole de jambes! Quelle ironie!

C’est comme ça qu’il avait choisi sa chaise froide, pour dire son mépris avec clarté, à tous ceux qui avaient tenté de l’amener à plus de confort.

Elle l’attend, à côté de son lit et quand il s’y hisse, il a juste le sentiment d’enfiler son pantalon. Il fait partie de la chaise. Ce n’est pas le contraire. Il se sait enraciné à elle désormais, comme un greffon de ce bois, de cette souche. Il est devenu arbre, et pour lui rien n’a d’importance que de poursuivre sa vie, que cette nouvelle manière de respirer. Végétal et non végétatif. Il a simplement changé de nature. Pas d’objectif. Métempsycose d’origine accidentelle. Réincarnation à l’état vif. Tel est son diagnostic. Sa vie est toujours là, mais à l’état mi-boisé. Il est une sorte de centaure que la nature par caprice ou expérimentation aurait croisé avec un objet. Quelque chose d’inexplicable pour la science, d’indubitable pour lui.

Il n’y a pas de souvenirs d’avant. Son esprit poursuit sa route, comme s’il ne s’était jamais aperçu de cette transformation. Les papillons savent-ils qu’ils furent chenilles? Son rêve continue. Il doit saisir le monde dans sa main.

Entre deux portes, deux raies de lumière qui cachent de leurs éclats les coins sombres, le pas qui s’allonge ou traîne de matins différents en autres matins. Sur le bord du seuil, petite rampe fine de bois, il attend d’avoir envie. Il n’attend rien de spécial, rien d’important, rien qui embrasse ou fait rire. Il est dedans, le reste dehors. Pourquoi d’ailleurs, il n’en sait rien, le ressent-il ainsi, comme dans une bulle dont le voile discret le mettrait à part? Il ne cherche pas d’explication. Ce n’est pas utile. Il le sait simplement. Il est dedans et le reste, derrière la toile. Le paysage est immense et plein. Il tourne comme un grand cirque de la montagne au lac, de la forêt à l’arbre solitaire, du vert au gris de la rocaille, du champ à la fleur, des grands et longs clochers criards jusqu’à la maison, de l’espèce à l’individu.

Son regard visite les carreaux de la grande fenêtre, comme autant de tableaux bordés d’un cadre parfait et sobre. Chaque carré est un autre monde et là devant, le monde est une exposition.

Il n’a pas de préférence. Seuls ses yeux décideront de mettre le cadre. Ce sera son morceau choisi, son univers du jour. C’est devant lui; il ne peut que se laisser distraire de cet appel qui lui souffle à l’oreille qu’au-delà, là-bas, dans le fond du tableau, il existe encore autre chose, qu’il ne peut saisir ni de la main ni de l’oeil. Quelque chose là-bas peut-être le regarde lui aussi sans savoir et sans pouvoir. Il est à son tour horizon, ligne ou point subtil qui croise ou arrête la projection infinie d’un autre regard.

Il n’en sait rien mais il espère. C’est à cela qu’il joue chaque matin, présent, devant la grande porte de vitres carrées qui découpent son regard en multiples tableaux.

C’est son paysage, le sien, monotone, immuable, et fort, de son attrait factice, de l’envie qu’il lui donne de s’y plonger, comme un coup de vent rapide et vaste.

A sa main il a mis le crayon; il a entrepris de le fixer tel qu’en lui-même.

De combien de traits devra-t-il se fendre pour y arriver? Chaque jour lui semble autre, et la lumière et l’air aussi qui mettent soudain du relief là il lui paraissait qu’il n’y avait que platitude.

Et ce chat qui garde soudain la haie, le foin que l’on emmène; et la vache qui s’installe, et la biche qui s’enfuit, l’homme qui passe, la route qui blanchit…Il ne sait quel état des lieux faire et devant lui le carton résiste. Pourtant chaque matin, il va devant le monde et se demande s’il franchira ou non la barrière de sa terrasse. Il a peur et il ne le sait pas.

Cette envie , il voudrait la prendre à l’envers, la contourner. Tricher. Aller là-bas sans faire de pas, sans avancer, sans quitter rien ni personne. Le sac de voyage, il l’a caché soigneusement au fond du cagibi, et ce bout de carton lui donnerait  l’illusion qu’à l’extrémité de sa main se tiendrait aussi la découverte?

Il doute, alors il essaie. Chaque matin, quelques couleurs sur son bout de carton. Il est seul avec à la fois la limite de la terre, juste là devant lui, et la transparence de l’air et la variété de la lumière innombrable. Il est assis sur sa chaise et parfois le sentiment de traverser le miroir pourtant le prend et il se met alors à croire qu’il va voyager.

Il n’a plus de pieds. Il n’a plus de jambes non plus. Il a juste une chaise de bois dur, prolongement ligneux de son tronc et de sa tête. Il n’y pense jamais. C’est quelque chose en dehors de lui, comme une vieille peau, une squame immense qui tarderait à tomber et pour laquelle il n’aurait qu’une vague impatience de séparation définitive. Il est chaise et son pas se module de la main. Cela ne se discute pas.

Il a mis l’outil entre ses doigts. Il le serre très fort. Il pense aussi que c’est son regard qui guidera la mine, qu’il ne doit pas s’égarer, que le résultat est de cet effort. Copier le monde, l’observer intensément et éliminer toute impression qui va faire des griffures interférentes sur le fil gras du crayon. Il ne veut ni de pensée, ni de volonté. Il veut seulement mettre tout ceci sur sa feuille tel qu’il le voit, et que son trait soit juste et précis, que la forme soit là sans trahison, sans faute. Avec sa dimension et son pourtour.

Après, après il verra…Peut-être verra-t-il au plus profond de l’image ce qu’il désire tant y trouver…?

De l’oeil, il évalue l’espace; du doigt, il mesure et puis il se soumet à sa mémoire, cette étrange machine qui ne semble photocopier chez personne le même souvenir. Il sent que ce qui est laid pour lui peut-être d’un bel effet  ailleurs. Il est alors heureux de savoir que l’image qu’il a devant lui n’est à personne d’autre. Qu’il n’y aura personne pour se l’accaparer, ni pour lui dire que c’est beau ni pour la lui contester.

Chaque carreau est un tableau, une nature morte ou vive -c’est selon-, un paysage unique, indépendant, que rien n’est obligé de réunir. C’est comme cela qu’il regarde par sa fenêtre. Cela lui donne du temps, celui qui lui manquerait si d’un seul trait il lui prenait l’idée de passer d’un bord à l’autre et de traverser son monde d’un coup d’aile, d’un seul mouvement. Chaque carreau est une part du désert ou de l’Amazonie, de la mer ou de la toundra.

Il les a comptés; il y en a assez pour chacun de ses rêves. Assez même pour ce qui lui reste d’envie de vivre. Il tiendra longtemps encore et après…il ne sait pas…

Texte: Anna Jouy