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Les sages qu’il avait cotoyés au début de son apprentissage avaient appris à Jordi que l’Histoire est affaire d’hommes. Que derrière chaque fait, les pires comme les meilleurs, se cachent des individus. C’est pourquoi Jordi, sur son chemin, avait voulu rassembler les portraits de quelques-uns des protagonistes de la Croisade. Il pensait que la connaissance de l’Histoire ne va pas sans la connaissance des hommes qui l’ont écrite. Voici, donc, tirés de l’album de Jordi, sa petite galerie des principaux protagonistes de l’affaire cathare.

Simon de Montfort

Simon de Montfort était âgé d’environ 50 ans lorsqu’il se croisa. Guerrier accompli, fidèle au Roi de France, son suzerain, et au pape Innocent III, il est voué aux gémonies par les populations occitanes qui n’ont retenu de l’homme que sa cruauté jugée sans limites. Comte de Leicester par sa mère, Simon de Montfort n’était pourtant, en 1209, qu’un baron parmi d’autres, venus en Languedoc pour en chasser les hérétiques. C’est à Carcassonne, à l’automne 1209, qu’il devint le chef de la Croisade, après avoir accepté l’hommage des territoires soumis, ce que ses pairs avaient tous prudemment refusé.

Montfort s’avéra un administrateur aussi rigoureux que sévère. En témoignent les Statuts de Pamiers rédigés fin 1212, premier acte officiel consacrant la mainmise du Nord – avec ses us et coutumes – sur le Midi vaincu.

Entre 1209 et 1212, il avait mené une guerre sans merci aux Occitans – hérétiques ou pas – grâce  à une organisation militaire solide. Ses conquêtes lui valurent le surnom de « lion », figure allégorique sous laquelle il fut parfois représenté.

Seule Toulouse eut raison de son ambition. Montfort, qui rêvait de s’asseoir dans le fauteuil du comte Raymond VI, mourut le 25 juin 1218 au cœur de la bataille, frappé de plein fouet par un boulet tiré par des femmes – dit la légende – depuis les remparts de la ville. Il a été inhumé dans la cathédrale Saint-Nazaire et Saint-Celse de la Cité de Carcassonne où l’on conserve une pierre tombale qu’on prétend être la sienne.

montfort-1Portrait de Simon de Montfort par François-Louis Dejuinne (1835).
Nota – L’historien du catharisme Michel Roquebert est l’auteur d’une remarquable biographie de Simon de Montfort aux éditions Perrin. Elle est aujourd’hui disponible dans la collection de poche Tempus.

Dominique de Guzman

Né vers 1170 dans un village de Vieille Castille, Dominique de Guzman y Aza arrive dans les Etats du comte de Toulouse en 1206. Le religieux, marqué par la spiritualité depuis sa tendre enfance, comprend vite que les mœurs dissolus et les richesses excessives d’un clergé déclinant favorisent ici le développement de la religion cathare. Pour lutter contre l’hérésie, il prône l’humilité et le dénuement. Il lance sur les routes d’Occitanie ses Frères prêcheurs – un ordre qu’il crée à Toulouse en 1215 – pour porter la Bonne parole et ramener les âmes égarées dans la foi de l’Eglise catholique et romaine. Cet ordre s’étendra peu à peu à toute l’Europe.

Mort en 1221, Dominique de Guzman fut canonisé treize ans après et porte désormais le nom de Saint Dominique. Contrairement à une idée reçue, il n’est absolument pas à l’origine de l’Inquisition qui, fondée par le pape Grégoire IX, ne s’établit qu’à partir de 1233 dans les terres languedociennes. La confusion vient du fait que l’Inquisition recrute ses juges dans les rangs des Dominicains et des Franciscains, les deux ordres religieux les plus solidement structurés de l’époque dans la Chrétienté occidentale.

DominiqueImage pieuse de Saint Dominique.
Michel Roquebert, toujours lui, est l’auteur d’une biographie de Saint-Dominique parue aux éditions Perrin.

Innocent III

Issu d’une famille noble du Latium, Lotario Conti est né en 1160. Après avoir étudié la théologie à l’Université de Paris et le droit canon à Bologne, il devient chanoine de Saint-Pierre de Rome à l’âge de 21 ans et cardinal six ans plus tard.

Homme érudit et influent, il est élu pape le 8 janvier 1198 sous le nom d’Innocent III. Son pontificat sera placé sous le signe d’une idée fixe : permettre à l’Eglise d’exercer sa toute puissance au regard du monde, pouvoir séculier et pouvoir spirituel ne formant, pour lui, qu’une seule et même chose.

C’est une des raisons fondamentales pour lesquelles Innocent III ne peut tolérer en Languedoc le développement du catharisme qui, sous la protection des seigneurs locaux, représente un réel danger pour l’Eglise de Rome. Il prêchera la première croisade en 1209, après l’assassinat de son légat Pierre de Castelnau. Dès lors, il s’efforcera de réduire à néant la religion cathare et, avec elle, les hommes et les femmes qui l’avaient embrassée. Il mena ce combat sans relâche jusqu’à sa mort en 1216.

Innocent.IIIFresque représentant Innocent III, conservée au cloître Sacro Speco de l’abbaye Sainte-Scholastique de Subiaco, près de Rome.

Raimond VI, comte de Toulouse

Héritier d’une lignée dont les origines remontent au IXe siècle, Raimond VI (1156-1222) fut comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provence, comte de Quercy, d’Albi, de Rouergue et de Nîmes. Tels étaient les titres de noblesse de ce seigneur réputé pacifiste et auquel il fut vertement reproché par l’Eglise catholique de tolérer, voire protéger les hérétiques sur ses terres.

Au moment où, en 1209, les Français déferlent sur ses possessions pour les ravager, Raimond VI négocie, fait amende honorable, prend lui-même la Croix mais jamais ne se résout à abdiquer devant les exigences papales et les ambitions de Simon de Montfort qui l’a dépossédé de tous ses biens. Après un exil forcé à la cour d’Angleterre, il peut regagner, grâce aux reconquêtes entreprises par son fils Raimond VII, sa ville de Toulouse. C’est chez lui qu’il meurt, excommunié, au mois d’août 1222.

Parfois injustement taxé de faiblesse, voire d’intelligence avec l’envahisseur, Raimond VI reste, aux yeux des Languedociens d’aujourd’hui, comme le symbole d’une résistance opiniâtre et rusée contre toutes les tentatives d’abolition de la civilisation occitane.

Raimond VISceau de Raimond VI, comte de Toulouse.
Ancien journaliste et ancien maire de Toulouse, Dominique Baudis est l’auteur d’une remarquable biographie de Raimond VI, «Raimond le cathare» aujourd’hui disponible au Livre de Poche.

Guilhem Bélibaste

Avec Pèire Autier, c’est l’une des figures les plus légendaires du catharisme occitan. Il est identifié par les historiens comme le dernier Parfait cathare connu.

Probablement né aux alentours de l’an 1280, il était originaire d’un village des Hautes-Corbières, Cubière-sur-Cinoble, situé dans la géographie d’aujourd’hui aux confins de l’Aude et des Pyrénées-Orientales. On le soupçonne d’avoir assassiné un berger de Villerouge-Termenès, forfait l’obligeant s’enfuir, délaissant femme et enfant au village.

Commence dès lors pour Bélibaste une vie d’errance. Converti au catharisme, il reçoit le consolament à Rabastens, dans le Tarn, baptême qui fait de lui un Parfait contraint à observer strictement la règle fixée par la religion.

Emprisonné au Mur de Carcassonne, il parvient à s’enfuir et regagne la Catalogne où de nombreux cathares exilés ont trouvé refuge. Il traverse l’Empordà avant de s’établir dans la région de Valence où il est renommé pour ses prêches.

Bélibaste n’était pas homme à respecter le dogme. Pour écarter les soupçons (L’inquisition avait des mouchards partout), il n’hésitait pas à consommer de la viande. On lui prête même d’avoir eu un enfant avec une concubine.

On n’est jamais trahi que par les siens. Bélibaste a payé de sa vie cet adage. Arnaud Sicre, un Parfait comme lui, retrouve Bélibaste en Catalogne et le prie de rentrer en Languedoc où il est attendu par les dignitaires de l’église. Convaincu, Bélibaste prend le chemin du retour – le chemin dit des Bonshommes qui relie la Catalogne au Languedoc à travers les Pyrénées – mais est arrêté non loin de la Seu d’Urgell.

Traduit devant le tribunal d’inquisition de Carcassonne, il est condamné au bûcher et brûlé vif à Villerouge-Termenès en 1321.

L’écrivain Henri Gougaud, originaire de Carcassonne et admirable traducteur de la Chanson de la Croisade, a consacré une suite romanesque à l’histoire du Languedoc à l’époque médiévale. L’un des romans qui compose cet ensemble est consacré à Bélibaste. Il est paru sous ce titre aux éditions du Seuil. Il est aujourd’hui disponible en poche dans la collection Points.

Femmes cathares

Dans la société languedocienne du Moyen Age, la femme jouissait de prérogatives et d’une situation sociale qui la plaçait à certains égards comme l’égale de l’homme. Contrairement à la femme française que la théologie catholique et le droit canon réduisent à l’état de soumission, la femme occitane, majeure dès l’âge de douze ans, a droit d’héritage comme ses frères. C’est ainsi qu’elle peut devenir propriétaire et administrer un fief. Dans la vie courante, on la voit pratiquer des métiers dans le commerce et l’artisanat. Elle peut aussi ester en justice.

Gardons-nous cependant de généraliser et de rester sur une vision faussement idyllique de la condition féminine à cette époque. Les coutumes, droits et usages variaient en effet selon les villes et les régions.

Sur le plan religieux, les cathares ne partageaient pas du tout la vision catholique de la femme tentatrice et mauvaise. Pour eux, il n’existe pas d’âme sexuée. Homme et femme sont égaux car l’un et l’autre renferment une parcelle de l’Esprit emprisonné dans la matière. Seule la chair, qui ne comptait pour rien aux yeux des bons croyants, crée la différence.

La femme cathare pouvait recevoir le consolament et accéder au statut de Parfaite. De fait, les femmes ont joué un rôle important dans l’enracinement et l’expansion du catharisme en Occitanie. Beaucoup de Bonnes Dames, au même titre que les Bons Hommes, ont péri sur les bûchers. Egales de l’homme sur le plan spirituel, elles le furent aussi dans le martyre.

Femme cathare -1

Une femme enseigne les écritures à des hommes. Il ne s’agit pas ici d’une femme cathare mais cette miniature donne une idée de la place que pouvait parfois occuper la femme dans le service religieux au Moyen Age où elle était malgré tout considérée par les catholiques comme la pécheresse par qui le malheur arrive.

Nota – Archiviste paléographe, historienne spécialiste des hérésies médiévales, fondatrice du Centre d’études Cathares dont elle fut longtemps la directrice, Anne Brenon a consacré un livre aux femmes cathares. «Les femmes cathares» est disponible dans la collection de poche Tempus des éditions Perrin. 

Texte : Serge Bonnery (épisode 19 de son roman cathare)