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24 11 pour les fils de la staroste 2

Borislava s’est appuyée au mur du fond, a commencé à taper, doucement, lentement, sur un tambourin, Oksana s’est avancée et a débuté :

«Mes enfants, aujourd’hui, l’imagination nous emmène, vous et moi, bien tenus comme par un aigle entre ses serres, par dessus les campagnes, d’Ukraine en Crimée. Voilà, nous sommes à Bakczysaraj, chez les tartares, dans le palais des Ghiray, dans le plus bel appartement du harem – regardez, il y a des tapisseries avec des croissants d’or brodés sur de la soie, de beaux tapis, des vases d’albâtre, des brûles parfums, une fenêtre au délicat croisillon ouvrant sur les terrasses blanches et les minarets de la ville, de grands sofas, du brocard, et une belle et grande femme en tunique bleue de servante qui berce la plus jolie des jeune-filles – un pied nu, un autre qui joue avec une babouche, une chemise de fine soie blanche brodée d’or, une taille fine et une ceinture cloutée de pierres précieuses, une petite veste grecque de velours rouge doublée d’hermine ouverte sur la plus délicatement pleine des poitrines, un long clou ployé au dessus de deux rangs de grosses perles, des joues roses un peu pâlies, des cheveux noirs et brillants entortillés dans un turban brodé et des cils comme de la soie baissés mélancoliquement sur de grands yeux.»

Borislava a fait un pas en avant, s’est tenue à côté d’Oksana :

«- Ô Zulma qu’as tu ? Depuis le départ de ton père rien ne t’a fait sourire, ni les histoires des esclaves polonaises, ni les chants des jeunes filles de la ville, ni les danses des captives circassiennes, mais il revient ! tu tournais languissante dans le jardin du sérail sans voir les beautés des roses, sans t’arrêter pour écouter les oiseaux, mais la ville va retrouver son khan et la joie..»

et Oksana a répondu

«- Ô Fatmé, ma nourrice bien-aimée, toi qui m’a servi de mère, oh ! je ne sais pas pourquoi je suis ainsi… Je suis heureuse de ce retour mais je ne suis plus comme une enfant qui court au devant de son père…

et Zulma a baissé la tête, joué avec un fin mouchoir, s’est tue, a poussé quelques soupirs, serré la main de Fatmé, et puis a continué :

– J’aimais rire, je chantais avec mes amies, mais j’en ai perdu l’envie, rien ne m’arrête, tout m’ennuie… (et elle a souri, un peu, timidement) c’est depuis ce retour de mon père après une campagne, souviens-toi, c’était quelques jours après mes quinze ans, il est entré avec un jeune-homme, tu sais, on l’appelait Orlenko, mon père a dit que c’était le yessaoul de l’attaman des kosaks, nous nous sommes regardés, et depuis deux ans je le revois dans mon coeur, et c’est si merveilleux, je ne sais pas ce qui m’arrive…

Fatmé a pris un air triste, et elle allait parler…»

Borislava lui a coupé la parole :

«quand un eunuque noir est entré dans la chambre, s’est incliné, tête frappant le marbre du sol, et, avec de souples, enlaçantes, formules de louanges déférentes, a annoncé, de la part de Mulej-Aga, le chef de la garnison, que le khan, Dewlet-Ghiray, s’était arrêté en Bessarabie, à Beuder, chez Orlik, le valeureux attaman des Zaporogues, et qu’il demandait que sa fille l’y rejoigne.. et il a ajouté «grands sont ses projets ». Alors Zulma a sauté sur ses pieds, Fatmé a battu des mains pour appeler des esclaves et elles se sont affairées joyeusement pour préparer le départ de Zulma et des femmes de sa suite, pendant que les ordres de Mulej-Aga couraient à travers salles et écuries pour organiser une escorte digne d’elle.

Nous les laissons faire… et je vous annonce que, la prochaine fois, l’histoire nous emmènera, loin de la Crimée, jusqu’à la rivière de Czertomelik, sur les terres des Zaporogues.»

(à suivre)

Texte et image : Brigitte Celerier