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« Comment avait-il pu oublier ce matin une habitude, une routine répétée chaque matin dans les quarante ans de sa carrière au bureau ? Ses mains auraient dû bouger automatiquement. Il aurait dû être capable de nouer sa cravate inconsciemment.
Il semblait à Shingo qu’il fit face à un effondrement, une perte de soi.

Le parfum de ses cheveux s’approcha de lui.
“Je ne peux pas”, dit Kikuko, en rougissant »

Kawabata Yasunari, Yama-no-oto: le grondement de la montagne, 1954.

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Il s’était assis sur le tabouret devant le miroir pour mettre ses chaussettes élastiques. Il était encore là quelque temps après, les coudes aux genoux, la tête baissé, les mains jointes, en faisant un effort pour se réveiller. En vain, car ses pensées s’effacèrent.

La fille aux cheveux noirs et jolies fossettes prend le virage en lacet comme un motard du Tour de France. Il se colle contre son dos, serrant ses bras étroitement autour de sa taille svelte, tandis que la Ducati lourde accélère vivement en montée, 60, 70, 80.

À gauche, dans le lointain, au-dessus des cimes enneigées, monte lentement, en décrivant un grand cercle, une raie gigantesque, triangulaire. Il reconnait. C’est un Avro Vulcan. Il est près de la base aérienne. Il arrivera bientôt. L’avion transporteur descend lentement. Il aperçoit sa rue, le toit de son petit appartement.

Ils foncent en haut, vers Andorra, sous un ciel sombre. À droite, dans la profondeur du ravin, il voit un torrent déchaîné. Des filets de brume passent sur sa tête. Soudainement :  mauvaise visibilité, on est dans le brouillard,  un bruit assourdissant.

Il ouvre les yeux, sous un soleil brillant, allongé sur une pélouse. Ses chevilles et poignets sont  ficellés avec des boucles verts et rouges, comme des bouts de saucisse. Il respire. L’air frais de montagne lui fait du bien.

Il s’est réveillé en se cognant la tête contre le miroir. L’effet ressemble à ce qu’il a expériencé si souvent en se réveillant après une électro-cardioversion. Il entend encore, vaguement,  la vive voix d’une infirmière bien éveillée, tandis qu’elle coupe les ficelles en plastique colorée et tire rapidement les tubes d’oxygène de son nez, les électrodes de sa peau et le petit robinet de son poignet droit.

“Tout s’est bien passé, monsieur Janssen, mais sous le narcose vous avez bavardé incohéremment donc il fallait vous donner une dose d’extra de dormicum. Succès au premier double coup de 160 Joules, avec le nouvel appareil.”

Ici, pas d’infirmière. Il est tout seul dans la chambre. Il se lève. Debout, il se regarde dans le haut miroir. Il entend un grondement. Le bruit sourd le fait penser au vieux Shingo qui entendait, parfois, le grondement d’une montagne près de chez lui et qui interprétait ce bruit comme un signe de malheur et de mort.

Au petit matin d’un jour donné Shingo, le protagoniste de son livre favori de Kawabata Yasunari, était debout ainsi  devant le miroir. Kikuko, sa belle-fille bien aimée, n’arriva pas à nouer sa cravate pour lui, sa femme dût venir pour le faire.

En évoquant cet épisode émouvant, un bref vertige lui fait appuyer la main contre le mur. Puis il comprend que Channa poussa un lourd pot en terre cuite par le balcon, comme si souvent.

Shingo …

Il met son peignoir et rentre dans le séjour. Le petit déjeuner est déjà sur l’ancienne table ronde, antique et d’origine polonaise (jadis achetée à un cafetier chinois  à Bornéo) devant la grande fenêtre avec une vue lointaine  sur la ligne des toits de la ville. Il aime mettre ses poignets sur le marbre froid.

“Bonjour”, dit Channa, “ce matin on habite la campagne.”

C’est seulement maintenant qu’il regarde dehors. Pas de toits, que le brouillard dense.

Il finit son café et se lève. Il est grand temps de se retirer dans sa maison sans portes, sans vitres, où les oiseaux vont et viennent librement, avec un grand arbre dans le jardin dans lequel il peut s’installer, comme le baron d’Italo Calvino, quand bon lui semble. Où ne vient jamais le brouillard. Entre ses livres, ses amis fidèles.

Il a une grande envie d’écrire. Ècrire? En serait-il capable ? On peut être musical, avoir une grande sensibilité et connaissance de la musique, sans être capable de bien jouer un instrument. Il s’interroge.

Texte: Jan Doets   2007