Bosser L’abandon

image

Cultiver des levures de vide, des petits champignons verts sur le dos des farines. Espérer une guérison, un soin de sorcier.

Élever les moisissures, les tissus délicats en coton de neige, des nébuleuses de pénicilline qui pousseraient sur le quotidien. à prendre à chaque repas. Puis boire, puis déglutir.

Tracer le périmètre de sécurité, s’assurer de l’espace infranchi ( suis-je toujours au centre? oui? ) vérifier souvent parce que parfois la roue est voilée et le rayon déboulonné.

Marquer à la craie. Ne pas franchir la trace, elle est pleine d’intrigues, d’incantations de magies.

Remèdes de cheval ou limites autour du cadavre

Créer ainsi le refuge, même s’il s’agit de faire d’un caillou une île – la terre sort un sein de la flotte- une île maigre sans doute mais avec de l’air ou des mains autour.

Patienter, la semaine des 4 jeudis. Robinson n’est pas fort pour tenir ses horaires. Compter les grains de poussières et corpuscules. Pour cela, quadriller le cercle, numéroter les abscisses, les ordonnées et débuter sa température à zéro. Attendre que ça monte. Faire la croix.

Régler le variable, ce qui va vient repart, mécanique à créneaux et main courante. Tout ce qu’il y a de mouvements même infimes. Tant de bestioles ci présentes.

Compter, marquer, inventorier tout ce qui est autour. Faire état.

Bosser l’abandon, le détourer, le faire par l’envers.
Et puis en effet oui lui, ce rond troué que l’on nomme zéro et soi au centre

Texte : Anna Jouy
Illustration :  Il neige à Farinole – Locations I Stantelli
locations.i-stantelli.fr 1024 × 768

Le Hasard


urbex-hasard-cheratte-26

Je n’ai rien décidé. Les choses se sont mises ensemble comme des dents de roues mécaniques. J’ai laissé tourner. Et l’engrenage.

Je n’ai rien décidé, je me dis. C’est venu, c’était sans doute nécessaire ou une proposition du hasard, une carte tirée par le sort. C’est ce sentiment qui domine. Le hasard qui vient et nargue la vie et la tente et l’agite et l’explose. Ça s’est présenté, je n’ai rien vu venir. Pas réfléchi. Juste mis le doigt sur le mystère jusqu’à ce qu’il m’attire, me mâche et me broie. Personne n’y voit rien, bien sûr. Mais j’ai l’âme cannelée, gaufrée de dentures, marquée laminée. Je suis un esprit torchonné. Même en lissant la feuille, puisque mon âme est de papier, même en la repassant sous mes doigts, il reste des lignes que je n’ai jamais écrites. Des lignes griffées pas la circonstance.

Dois-je me dire que c’est une peau comme une autre pour une âme humaine, un feuillet blanc froissé ?

Le hasard a-t-il une forme, un corps, une odeur, un aspect ? Je ne saisis pas. Entre mes doigts, je pince le vide ou le grammage de l’instant. L’éphémère qui déchire une page d’un texte inachevé. Ou qui embourbe l’imprimante. Une bourrée, un incident, un accident de rien et de personne.

La force qu’il faut au centre pour secouer le manège. Lutter contre les forces qui vous tirent et vous ensorcellent et les pousser vers le haut. Que ça sorte des gonds. Une puissance de dedans dont on ne sait jamais de quoi elle est nourrie. De honte ou de courage, de nécessité ou d’un séisme qui déboussole les mécaniques ?

Se projeter hors du circuit. Sortir de la route, de la roue. Bander son désir, le muscle de chair du désir, s’arque bouter aux contrebandes intérieures, pour faire le pas décisif, hors-la-loi de l’attraction. Dérailler. Changer est ce moment de puissance d’un simple hasard qui prend toute la place.

Je n’ai rien vu venir. Maintenant je sais quand la fortune a débranché la juste ligne de vie, comment j’ai manqué d’air une seconde et pourquoi je suis là… C’est parce que je ne l’ai pas voulu.

Texte : Anna Jouy
Illustration : http://www.reizen-en-reistips.nl

Eclairage

Methodes-de-prevention-des-risques-dues-aux-eboulements-des-roches-dans-les-mines-souterraines25

Quand j’avais encore l’occasion de poser des questions, quand il aurait été possible de forcer le secret de ma famille, je ne l’ai pas fait. Une pudeur ou une crainte face au silence choisi et cultivé de mes proches. Je redoutais qu’il y ait derrière les portes fermées, les histoires inachevées, dans les malles closes, quelque chose d’innommable. Si cette chose qu’ils taisaient tous allait être une monstruosité, si, la connaissant, j’allais enfreindre le plus grand des interdits, celui de la connaissance du bien et du mal ? Dans les histoires de secrets, il y a tous les mythes, tous les contes de l’enfance. Autant d’ogres que de marâtres, de princes que de nains, de pères indignes que de Poucet et de Cendrillon. Il y a des trésors, des clefs, des puits et des tours où dorment des infantes piquées aux rouets des sorcières. Et s’il y a un récit, c’est qu’à un moment ou à un autre, une des lois de ce monde a été violée.

Moi, je n’ai jamais osé désobéir. Le silence imposé ne pouvait se trahir. Mes vieux et mes très vieux sont tous enterrés dans le livre de leur vie. Plus personne devant moi ne garde la porte de Barbe-Bleue. Je suis dans le château aux multiples pièces. Mais comme une enfant sage, je n’ai jamais encore essayé de savoir ce que ces chambres, qu’ils ont cadenassées, contiennent. Les lieux interdits sont toujours clos, mystérieux et inquiétants, toute une aile abandonnée et même hantée.

Mais j’ai enfin le goût d’enfreindre les interdits, juste avant que les suivants ne puissent plus savoir quelle est la légende de leur vie. Je veux bien mourir mais seulement par une nuit de paillettes et de lune ou alors mieux, rallumer la lumière. Au bord de l’obscurité, je me convaincs de jeter mon allumette dans le puits.

J’ai des bras comme des ailes de moulin, cherchant le secret d’une haleine. J’étends mes manches, je laisse gonfler. Ha ! Le souffle des ancêtres… Il parlera qui sait un jour, il me dira peut-être, qui sait. Pour l’instant, il respire sans mot dire. Je mouds le désert. Tout ça, c’est de l’invisible et c’est dur de trancher son grain, balle et germe de part et d’autre. Mais c’est mon tour d’essayer, le mouvement de l’air passe par ici.

J’ai une espèce de malaise inclus, très au fond. J’ai toujours soif d’une boisson qui n’existe pas. Je marche dans l’ornière contiguë du chemin. Je n’arrive nulle part. Où est le vrai, le faux ? Pas de réponse. Je voudrais percer le mutisme. Le silence est une arme de sadique. Il prend des traits paisibles et d’autres alarmés ; chacun lui met les images qui lui paraissent justes. Seuls les yeux sont finalement capables de lui donner une forme. Par comparaison. Pour certains, le silence est un bienfait, pour d’autres une part essentielle de la musique, perforant de ses trous la carte du bruit sans discontinuer. Certains le voient à l’intérieur, d’autres au désert, sur la montagne… Il suffira d’une image pour que je comprenne la qualité du silence dont ils parlent. Le silence qui est à l’orée de la bouche des miens, ficelé comme une prise à la chasse aux dires, pendu sur le côté de mon voyage, est bien plus qu’un bâillon, une boule d’étoupe dans la gueule : c’est un silence libre. Une nacelle trop haut perchée, une nacelle sans balustres, dans un ciel irrespirable. C’est là qu’il me tient dans le néant de charbon. Et j’imagine, j’imagine des choses qui n’ont sans doute jamais eu lieu. J’attends une parole qui étende l’épais où je suffoque.

Texte : Anna Jouy
Illustration :  www.memoireonline.com

%d blogueurs aiment cette page :