Ce que l’on nomme poème, cet assemblage impermanent d’éclairs et de brouillards, je me l’assigne toujours comme une voix nue sensible et, simultanément, comme la voie ontologique qu’il me faudra toujours suivre.

Le poème est dans le silence de lui-même. Un silence qui parle. Ce qu’il dit n’est que traversée d’eaux. Ses mots ne sont pas bouches savantes mais battements d’un cœur. Ses mots sont des lèvres qui embrassent l’air et le vent qui le disperse. Il s’assimile au sec et à l’humide, le chaud, le froid, la roche, la terre et le sable, l’arbre solide et l’herbe souple, l’oiseau en altitude, le mammifère debout ou le reptile enfoui, tout animal. Le legs universel de tant et tant de chaos stellaires. Comme autant d’erreurs sur lesquelles compter. Le « Tout » l’adopte et le franchit. Ainsi son corps est un pont. Il n’est qu’arches, travées de rive, suspentes, haubans et tablier. Un pont pour un fleuve, fier et souple. Le poème est pareillement ce fleuve qui a construit le pont sous lequel il passe. Le poème est l’H2O. Sans fleuve pas de pont. Ses flots immémoriaux qui brassent et brassent cent mille vies ont donné la matière, l’argile collante et les pierres roulées pour élever la structure de l’œuvre d’art. Le poème coule sans cesse, pourtant c’est dans l’instant seulement qu’il se perçoit. Puis, dans le noble espace de ce moment, il ne laisse rien de lui que le limon du doute qui enfante l’éclair.

Il est dans le silence de lui-même. Le silence de la forme. Aveugle de naissance, il a vu pourtant la joie et la détresse. Il change avec les yeux curieux de l’autre. Se métamorphose sous le regard des diverses sensibilités humaines. Et c’est une autre gorge qui portera sa voix, demain. Un autre sein qui versera son lait et sa vie, son désir. Un autre sexe jouissant de l’absurde. Il s’estime comme la seule preuve du sens que l’on donne à « tout ça ». Il est dans l’éphémère plaisir d’un cri, d’un râle. Il permet les amants. Ainsi il explose comme le début d’un soleil ou la mort d’une étoile.

Il est dans le silence de lui-même.
Un au-delà des mots.
Ma main ne fait rien d’autre que ce que fait l’esclave à qui l’on dit « va-t’en ».

Si j’écris c’est lui qui me donne la mesure et ce n’est que par une plume légère et indépendante que je tiens entre mes doigts qu’il catalyse le sens. Je reste pourtant, par son glaive, fendu en deux, mais puissant dans la blessure. Et je n’ai rien à dire.

https://soundcloud.com/forgesphilippe/ce-que-lon-nomme-poeme

Texte : © Zakane – Illustration : © Hélène Fuhs – Mise en Son : © Cénélius