14-nulle part où aller*


Nulle part où aller. Lorsque je ferme les yeux, l’esprit se cogne contre le noir. La couleur. Il n’y a nulle part où se réfugier. Même pas de terreur. C’est en deçà que tout se passe. Juste la douleur. La fatigue parfois. Des morceaux de corps. Là où la douleur fait dire leur nom. Les pieds enflés. Le cœur qui bat la chamade. La langue dure. Le ventre en feux. Le dos fleuri. Et l’arbre qui a poussé sur son dos.
Les passeurs. Un homme âgé et deux enfants qui pêchent au bord d’une grande eau qui fuit vers le sud. Et ses eaux qu’elle a perdues. Hier. Alors, une nuit sans étoiles. Et même pas un petit cri. Si bien qu’elle le crut mort. Et elle cria. Ensuite, ensuite. Enveloppé d’un pauvre pan de jupe elle traversa le noir. Il n’y avait plus de limite au lieu. C’était un lieu qu’elle n’avait jamais connu. Une douce chaleur coulait entre ses cuisses. Et là c’était rouge. Du sang ? Puis il y eut de nouveau la nuit. Et la faim. Et la soif qui n’en finissait pas. Puis l’homme. Le vieux. Puis une main calleuse, dure comme le bois. Elle, la main lui tendit de l’eau de la grande rivière. Il venait de le dire. C’était de l’eau de la grande eau. Il l’a nommée. Elle qui n’avait pas encore de nom. Comme s’il la baptisait. Il lui a dit : tu es belle ma liesse. Elle s’est appelée Aliesse. Ce fut son nom pour toujours.
L’enfant. Aliesse, elle dit se nommer ainsi. C’est un vieux, un passeur qui l’avait nommée. Et l’eau profonde coulait sous le fond humide le la barque. Et l’eau était très profonde. Très. Elle jouait avec ses doigts. Elle avait deux mains potelées comme les mains des bébés. Et deux pieds. Noirs dessus roses dessous. Il disait cela en riant. En lui faisant des bisous sur ses deux pieds qu’il tenait dans une seule de ses mains calleuses, dures comme le bois. Aliesse tu me mets en joie. Et elle éclatait de rire. La nuit elle dormait. Le jour elle riait.
C’est ce que tu disais en parlant d’elle.
Il y a longtemps. Dis-moi encore quand le vieux il me tenait les deux pieds. Je te le dirais demain. Dors maintenant. Mais tu sais bien que la nuit je coule. Je vois le noir qui fuit de mes doigts. J’essaie de l’attraper mais je n’y arrive pas. Alors j’ouvre les yeux. Et il y a ce noir qui rentre partout dans ma pensée. Tu as encore fait un cauchemar. Tu me disais alors. Et je me serrais contre ton corps chaud. Et tu étais là.
Et le noir était partit. Je crois.


*texte inspiré de la lecture de : Beloved de Toni Morrisson

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Quelques mots sur le recueil « alors commença le passé », que Jean-Claude Bourdet signe d’un pseudonyme, Jean Pugnet. Nom de famille de la mère de l’auteur, récemment disparue. Le recueil sera disponible sur le site de Jean-Claude Bourdet prochainement.

Ce recueil de nouvelles explore les thèmes de la perte, du deuil, de la souffrance, de la mémoire et de la résilience. À travers une série de récits introspectifs et poétiques, l’auteur partage ses réflexions personnelles et ses expériences, tout en invitant le lecteur à une introspection sur la vie, la mort, et le sens de l’existence.

Les nouvelles abordent des sujets variés, tels que les rituels funéraires, les souvenirs d’enfance, les relations humaines, la poésie, la philosophie, et les questions existentielles. L’auteur mêle des descriptions détaillées de paysages, des références littéraires et artistiques, ainsi que des dialogues philosophiques pour créer une œuvre riche et profonde.

Le recueil est structuré en 24 nouvelles, chacune explorant un aspect différent de la condition humaine. Parmi les thèmes récurrents, on trouve la confrontation au silence, la quête de sens, la mémoire des disparus, et la manière dont les individus surmontent les épreuves de la vie. L’auteur s’appuie sur des références culturelles, historiques, psychanalytiques et philosophiques pour enrichir ses récits, tout en laissant une place importante à la poésie et à l’imaginaire.

alors commença le passé est une œuvre qui invite à la réflexion sur les mystères de la vie et de la mort, tout en offrant un espace de réconfort et de beauté à travers les mots.

© Jean-Claude Bourdet