« Une utilisation prolongée, notamment à fortes doses, des tranquillisants appartenant à la classe des benzodiazépines peut entraîner une dépendance. Ce risque est particulièrement élevé chez les individus ayant des antécédents de dépendance à l’alcool, à d’autres substances ou à certains médicaments.
Un arrêt brutal du traitement peut provoquer un syndrome de sevrage, se manifestant par le retour de l’anxiété, de l’agitation, de l’irritabilité, ainsi que par des troubles du sommeil et de la mémoire, des céphalées, des douleurs musculaires, des tremblements, voire des hallucinations. Il est donc essentiel de réduire les doses de manière progressive.
»

J’ai pris ma bière et j’ai gobé trois anxiolytiques 0,5 avant d’aller me coucher. C’est comme un coup de feu dans ma tête, mais avec une balle de coton. Je ne suis pas un bipolaire comme un autre. Si demain je veux arrêter mon traitement et vivre comme tout le monde, je le fais sans problème. Enfin, c’est ce que je me dis.
La dernière fois que j’ai essayé, je me suis retrouvé les pieds dans le vide sur le toit de mon immeuble, à compter les sans-abris que la chute de mon corps allait réveiller. Dieu merci, je me suis endormi, moi aussi. À force de trop réfléchir, votre esprit finit par vous demander de la fermer.
Je sais aussi que le jour où le barrage de mon esprit a cédé pour de bon, c’est quand mon père, dans la voiture, a… trop tôt, je garde ça pour la fin. Bref, je viens de prendre mes pilules chéries et je me suis allongé.

— Il n’y a vraiment rien d’autre à faire ? Je ne veux pas tomber dans la drogue.

— C’est un risque. Mais c’est de la drogue légale et nécessaire ! avait rétorqué ma psychiatre, il y a quelques semaines déjà.

Uh-uh. Elle a bien raison, c’est de la drogue légale et de qualité qui me shoote le crâne jusqu’aux Philippines.
Déjà cinq minutes, et les murs ne sont plus blancs ni droits. En fait, les murs ne sont plus. Ce ne sont que des guimauves dans lesquelles on ne peut pas croquer.
On m’a dit que la bipolarité avait toujours été en moi. Mais c’est à vingt-deux ans qu’elle a frappé.
« Un moment difficile, n’est-ce pas ? » Non, ce n’est rien qu’une formule pour se branler sur son quota de chagrin. Terminer un café trop brûlant est un moment difficile, gravir une côte à bicyclette aussi. Chez moi, c’est : le sentiment de s’être fait baiser, de vivre sa vie comme un long suicide et de s’auto-détruire un peu tous les jours.
À cinq ans, j’ai commencé à voir le diable à la fenêtre de ma chambre, la nuit. Ça a inquiété mes parents. Mon père fut si triste qu’il a pris une maîtresse et lui a fait deux enfants. Puis, quelques années plus tard, il a quitté ma mère.
Entretemps, ils m’ont fait voir plein de psychiatres étranges. Je m’en rappelle particulièrement d’un qui exigeait que je demeure seul avec lui pendant la séance. Il me faisait jouer avec des voitures, et parfois il posait sa main sur la mienne. Je crois qu’il voulait m’abuser. Je n’y suis plus jamais retourné : ses petites voitures ne me plaisaient pas et ses mains étaient sèches.
J’ai erré, dans la vie, comme les autres, mais avec ma petite tare rien qu’à moi, et m’est alors venue la question de l’hérédité. De qui ça venait, cette saloperie ? Ma mère, je crois qu’elle est un peu folle aussi, mais elle a simplement décidé de l’ignorer. C’est une peintre polonaise arrivée sans papiers en France. Quand elle a vu que ça tournait mal pour moi aussi, ses tableaux sont devenus plus noirs qu’auparavant. Je crois qu’elle faisait ça pour m’aider, pour rediriger le mal ailleurs que dans ma cervelle.
À l’heure où je vous écris, très tard le soir, mes deux Xanax 0,5 commencent à taper fort, mais je vais essayer d’aller au bout de ma confession malgré le sommeil artificiel qui me guette : le jour de la voiture, avec mon père.
Oui, je n’ai pas dit le plus difficile. C’était après la séparation de mes parents. On devait être au printemps. Ou peut-être en février. Il faisait froid. Le 4×4 Mitsubishi Pajero diesel 4 cylindres en ligne de 3,2 litres souffrait sur la route qui menait au collège. Je regardais droit devant pour ne pas croiser le regard de mon père. Je craignais qu’il voie que je le regarde. Il ne m’avait jamais rien dit, rien fait. Mais je me méfiais. On passait le dernier rond-point avant mon établissement scolaire. Il ne restait plus que quelques mètres à parcourir. L’ambiance semblait tendue sans que personne n’ose le dire. Le dire, ç’aurait été un aveu de faiblesse. Alors il conduisait, quand soudain, il m’a dit d’une voix si cruelle… il m’a dit quelque chose comme… eh bien, je ne m’en souviens plus. La balle de coton a cautérisé toutes mes plaies : foutus anxiolytiques !

Sur l’auteur

Charles Garatynski est écrivain. Né en 1998 à Bordeaux, il a grandi auprès de sa mère — une peintre d’origine polonaise arrivée en France en situation irrégulière. Son écriture oscille entre une ironie douce-amère et un lyrisme discret, traversé d’une mélancolie tenace. Il écrit de la prose, de la poésie et des textes pour le théâtre. Sa pièce Héraut de la démocratie sera jouée au Théâtre de la rue de Belleville, à Nantes, en janvier 2026.
Il publiera prochainement des nouvelles dans Marginales, Traversées et La Revue des Ressources, ainsi que des poèmes dans Lichen, Les Hommes sans épaules et l’OuPoLi. Il écrit également en polonais, avec des textes parus dans la revue e-eleWator et chez Wydawnictwoj.
Ses travaux de recherche portent sur la littérature polonaise, source d’inspiration majeure. Il a signé un article sur l’œuvre de Witkiewicz dans Europhonie(s) et publiera aussi dans Limes et Caminando. Le 17 septembre 2025, il présentera une communication à la conférence internationale « Embodied Experience, Emotions, and Creativity » (Université Doğuş, Istanbul), consacrée à la corporéité et à l’affect dans l’œuvre de Schulz, Witkiewicz, Gombrowicz et dans sa propre pratique d’écriture. Il interviendra ensuite au colloque d’Orléans (24 septembre 2025) sur le dialogue entre Bruno Schulz et la littérature française, puis à celui d’Autun (Faire corps avec le passé : exposer l’histoire par les pratiques corporelles, Université de Franche-Comté, 4–5 décembre 2025), avec une communication sur le théâtre de Witkiewicz. D’autres interventions sont prévues à Louvain et Sousse en 2026.