Le créateur s’épuisait.
Soutenir sa création, ce chef-d’œuvre titanesque façonné dans l’élan d’une inspiration première, devenait une tâche de plus en plus écrasante, un fardeau qui semblait s’alourdir à chaque instant.

Les scientifiques, eux, ne lui causaient guère de tourments.
Gérer une théorie était une affaire presque mécanique : surveiller le point d’entrée et le point de sortie, ces deux bornes immuables entre lesquelles s’écoulaient, avec une régularité de métronome, les faits scientifiques et leurs inévitables corollaires techniques … un jeu d’enfant !
Cinq minutes chaque matin, juste après le petit déjeuner, suffisaient à inspecter ces autoroutes de la pensée, ces voies rectilignes où la logique avançait sans jamais dévier d’un iota. Un exercice simple, presque reposant.

Les véritables soucis lui venaient des poètes.
Ces esprits indomptables, ces puits sans fond d’où jaillissaient, dans une anarchie totale et imprévisible, des désordres de toutes natures. Suivre les créations de ces alchimistes du verbe, ces rechargeurs de mots aux pouvoirs insidieux, était une épreuve sans fin. Il fallait sans cesse colmater les brèches qu’ils creusaient dans la trame de l’Univers par leurs explosions mentales, inventorier les mondes nouveaux qui surgissaient à chaque seconde de leurs néants intérieurs, puis bâtir à la hâte des ponts de cohérence, fragiles mais indispensables, pour empêcher l’effondrement de pans entiers du réel.

Cela ne pouvait plus durer.
Tel un gestionnaire avisé à la tête d’une entreprise colossale, le créateur opta pour une solution pragmatique : l’économie budgétaire. Par touches subtiles et successives, il utilisa le canal privilégié des grands prêtres de la raison raisonnante pour insinuer une idée radicale : remplacer la matière continue, avec ses flux incessants de signaux, par un codage discontinu, porté par une structure mathématique d’une précision irréprochable.
Depuis quelques lustres déjà, chaque jour que Dieu fait, des fragments entiers du réel s’effaçaient discrètement pour laisser place à des contours minimalistes — quelques points savamment disposés, assez subtils pour tromper les cinq sens humains.
Cette numérisation du perçu, orchestrée par des algorithmes-gestionnaires d’une efficacité redoutable, réduisait drastiquement la dépense d’énergie nécessaire au maintien de l’Univers.
Bientôt, pensait-il, « celui qui est » pourrait enfin souffler. Le jour viendrait où la créature, entièrement immergée dans une simulation totale, ne percevrait plus la différence entre l’être et son reflet codé. Alors, il n’aurait plus qu’à soutenir en l’air un soupçon de poussière numérique. Quelle économie magistrale ! Les poètes eux-mêmes, ces semeurs de trouble, seraient engloutis dans le grand miroir des illusions.
Ce plan fonctionna à merveille pendant des années et le Créateur approchait de son but ultime : la numérisation totale de sa création lorsqu’un jour, quelque part dans un coin oublié de Terre, un enfant se mit à écrire.
Un poème, simple en apparence, griffonné sur un bout de papier froissé. Quelques mots maladroits, nés d’un esprit encore vierge des chaînes de la raison. Pourtant, à peine ces vers murmurés dans l’air, un flux de complexité inattendu s’éveilla. Des images fracturées, des sons qui défiaient les lois du codage, des bribes de mondes impossibles à réduire en points ou en chiffres. Une vague de désordre pur, échappant aux algorithmes, fissurant les contours soigneusement tracés de la simulation.
Le créateur et ses sbires, ces gardiens zélés de l’ordre numérique, s’en aperçurent trop tard. Une alerte résonna dans les corridors immatériels de leur domaine, un cri silencieux face à l’impensable : quelque chose leur échappait.
Ils scrutèrent ce poème, tentèrent de le décrypter, de le contenir, mais les mots de l’enfant, portés par une innocence subversive, refusaient de se plier. Chaque rime creusait un peu plus profond, chaque strophe faisait naître des ramifications que nul pont de cohérence ne pouvait enjamber.
Pour la première fois depuis des lustres, l’omnipotent vacilla. Ses sbires s’agitèrent, impuissants face à cette étincelle rebelle. L’enfant, indifférent au tumulte qu’il avait déclenché, continuait d’écrire, un sourire aux lèvres. Et dans l’ombre de ses vers, le réel, le vrai, celui d’avant les chiffres, semblait frémir, prêt à resurgir.

Texte : Luc Comeau-Montasse