Le même étang
et la même route,
si humble, si soumise
à l’eau
si présente.

Mon corps a retrouvé
les signes découverts en d’autres temps
puis … oubliés.
Les odeurs sont plus fades,
les couleurs moins vives,
mais seule la lueur plus faible
d’une vie plus fragile aujourd’hui
en est coupable.

Je me souviens.

Alors, cette force de la roche
si pleine, si noire
faisait naître en mon sang un bouillonnement si vif
que seule l’immobilité totale me gardait de la chute.
Alors
mes oreilles bourdonnaient
de toute l’agitation visible ou secrète
qui donnait âme et vie à l’eau captive.
À chaque instant
je pensai me dissoudre en cet esprit divin,
et la surprise
de garder ma forme molle et ses pensées,
se fondait en cette douce crainte,
me rendant plus clairvoyant qu’un nouveau-né
dans l’espace de son premier cri.

Revenir en ces lieux après tant de voyages,
de conquêtes
de naufrages
magnifiques, glorieux, inutiles.
Après avoir dilapidé tant de trésors reçus
ou volés,
aux déserts les plus sombres
arides comme le cœur de l’usure,
aux glaces si lumineuses
que leur présence est écho de leur absence,
des mondes festifs
gorgés de vins,
de rires francs accrochés à des corps titubants,
dandies épris de leur ombres
d’envieux,
courtisant l’instant gras où tous les corps se mêlent,
de chapelets de pas
de vases au bassin vaste
comme cette impossible promise qui aurait su égarer ma colère.

Pourtant, un jour
un chiffon de soie a rempli mon regard.
Ses profondeurs
ses courbes lumineuses et fragiles
son mouvement au souffle de ma gorge
ont pu enlacer ma folie.

Lors
je suis parti à la dérive
sur un fleuve si large
que l’aigle même, au plus haut de son vol,
n’en pourrait saisir d’un regard les deux rives.
Chaque grain de ma pluie qui chutait
couvert d’une ombre brune, froide
se disait le tout,
ignorait
le néant qui l’enfantait et l’abîme qui l’attendait.

Combien de cercles emboités,
combien d’oublis et de réveils sans chair,
se sont enroulés
sur l’écorce moussue qui étouffait l’enfant ?

Est-ce le chant d’un coq divin,
crête de feu
et griffes prises dans les racines de l’univers
qui m’a arraché aux marais putrides
à la mousse lente des rêves d’homme.
Est-ce la douleur aiguë d’une morsure
infligée à mon corps par mes propres dents,
cherchant la gloire et les proies lentes,
qui a brisé le cercle où se perdaient mes pas ?

Que la cause reste prise à la vase du silence.

Je bénis le réveil
qui me surprend
l’œil rond, empli de mon visage
collé, presque dissous
dans l’espace que soutien l’horizon.

L’oiseau, son chant
la branche qui rampe sous ses griffes,
les milliards de gouttes – brouillard ou bruine –
prises dans ce ballet gracieux qu’Ils appellent « Nuage »
l’arbre qui étreint
le chant, l’oiseau, le vent et son parfum de pluie,
dans l’instant, mon corps dilué les saisit
les étreint
et pleure.

Où mon regard ne voyait plus
que la forme
la couleur
le grain,
quand mes rouages en calculaient le poids
en mesuraient l’écart,
hauteur, largeur et profondeur
l’unique à surgit à nouveau sous mes pas,
a frôlé mon visage au bord de l’horizon,
près de la paume de mes mains,
mourant, tout comme moi
dans l’instant éternel de la rencontre.

Je ne saurai plus désormais
ni compter ni soustraire ni additionner

Multiplier l’unique
comment ai-je pu autrefois
[Il y a si peu de temps]
prétendre en avoir
le droit, le pouvoir, la puissance ?

Ainsi, la mémoire a fui mon esprit
lors, tout instant est présent,
depuis la trace

-un peu de boue sur la chaussure-
jusqu’aux promesses

-éclats du regard qui se porte au lointain-

Aussi étendu que les pouvoirs du hasard,
enfermé dans le plus étroit des cachots
les murs, eaux, pierres et mousses mêlées
sont devenus ma chair.

Dilué dans les passages successifs des oiseaux migrateurs
les brumes matinales traversent mon esprit
y déposent leur parfum
dérobés aux 4 piliers de l’univers

Enfin
je n’ai plus d’ombre attachée à mes pas.

Texte : Luc Comeau-Montasse