
Extrait :
« En remontant les quais, je les vois alignés, ces bouts luisants, couchés dans l’ombre satisfaite bien à l’abri des divins monuments. Certains s’étirent en faisant le dos rond, d’autres prennent des poses antiques, bouclettes courbées sur la brise. Des cadenas scellent des pro- messes sans suite. Panoramiques à la volée, essaim qui déborde dans un long Chorus d’ascenseur. Ces êtres si bien assortis, si cliniquement accordés, à bonne distance de leurs autres moitiés: les moins que zéro des lignes périphériques attendent toujours, en bordure des villes. Ils ont beau les parquer sur les hauteurs, les endormir à coup de poudre du bonheur, impossible d’étouffer plus longtemps leur aigreur.
Nous y sommes! de l’autre côté du périph’, restons bien droits mes frères, fidèles à notre poisse jusqu’au soufflet final, la non-éclaircie de trop. Il faut s’armer de patience ! même les bouquinistes vendent d’autres camelotes que la nôtre, noyant dans la Seine les derniers rêves de nos mères. Qu’ils s’approchent de plus près, qu’ils s’exposent jusqu’à la jugulaire. »
Recension
Le recueil s’ouvre sur un texte de Jacques Prevel, un poète qui s’y connaissait en souffrances et impasses, mais qui, jamais, ne sembla regretter ses choix radicaux. Comme si la poésie, pour exister, devait être plus forte que la vie. Ou, pour être plus précis, qu’elle devait passer outre, s’élever au-dessus d’une existence linéaire, terne forcément. Le malheur plutôt que rien. Parfois cela forge des œuvres, si le feu sacré est là, et qu’il allume les braises de cette perdition volontaire. Cela en vaut-il la peine ? Et toute cette peine est-elle nécessaire pour qu’une écriture poétique satisfasse une recherche d’absolu ?
« Le Pays Incertain » de Grégory Rateau pénètre dans ce territoire hautement sensible et dangereux. Et déroule une écriture qui semble prendre des chemins de traverse, plus frontalement, en samouraï presque. En guerre contre lui-même, le monde, tous les autres. Mais bien trop lucide pour engager le combat sur le terrain de la violence. La poésie fait donc office d’art martial, perdu entre le passé et l’hyper-modernité. Sans autre attache que les mots, où l’auteur fait s’entrechoquer les époques, pour mieux transcender la pesanteur d’un présent indéterminé, les villes réduites à des terrains d’errance.
Prevel flotte ainsi sur le recueil, lui et son écriture littéralement restée entre deux mondes, à l’état presque flottant. Fantomatique, tant sa présence fut ténue de son vivant, avant, peu à peu, de sortir des limbes. De se dévoiler lentement. Et devenir alors un symbole de ce que la poésie peut faire à celui, ou celle, qui l’embrasse.
C’est comme approcher la mort de trop près. La mort justement, elle plane sur le recueil, prenant le visage d’une époque aseptisée, vidée de son énergie vitale. D’une voix éteinte, celle de Prevel donc, dans l’ombre maudite d’Artaud. Puis dans le feu d’une langue poétique, rageusement et profondément recherchée, de l’amour à la rue.
Yan Kouton